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Devant la Moneda, Santiago, juillet 2011

Dans l’université de Concepción, sur les murs noircis de la faculté de chimie, frappée par un incendie lors du séisme du 27 février 2010, des étudiants s’affairent, bombes de peinture et pinceaux à la main. Dans la droite ligne de la tradition du muralisme mexicain dont l’héritage s’étale sur les murs de Santiago et de Valparaíso, ils allient art et politique, condamnant une vision mercantile de l’éducation.

Voilà plus de deux mois qu’au Chili, lycéens et étudiants manifestent (voir article du 4 juillet 2011), bloquant les établissements, défilant dans la rue, contestant la réforme du ministre Joaquín Lavín, depuis remplacé par Felipe Bulnes. Lui aussi semble n’avoir de cesse que les cours reprennent.

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Université de Concepción, juillet 2011

À l'inverse, pour les manifestants qui ont passé des semaines et des semaines à étendre des banderoles, à défiler dans la rue, à clamer leurs revendications, il s’agit de trouver les moyens de renouveler leur propre énergie. Mais aussi ceux de capter l’attention d’un public facilement convaincu qu’une grève qui dure ne fait qu’entraver la réussite des lycéens et étudiants victimes du blocage des établissements.

Des tensions similaires ont eu lieu en France suite à l’adoption en 2007 de la LRU, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (voir article du 8 juillet 2011). Le mouvement pour son abrogation a lui aussi donné lieu à de nombreuses manifestations créatives, dont la plus célèbre fut sans doute la « ronde infinie des obstinés », qui tournait nuit et jour sur la place de l'Hôtel de Ville de Paris en 2009.

Il faut en apporter, du carburant à cette obstination, pour revendiquer, jour après jour, des droits que d’aucuns trouveront élémentaires dans un pays dit développé. Et ce alors que le gouvernement répond en envoyant des carabineros dont la présence se solde souvent par l’usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau, voire par des arrestations. À tel point que certains ont fait leur ce slogan : « En Chile, la democracia huele a lacrimógenas » (Au Chili, la démocratie sent le gaz lacrymogène).

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Plaza de Armas de Concepción, juillet 2011

Surprendre, interpeller, déranger, séduire, détourner… l’intervention de l’art dans le politique renouvelle les forces à l’œuvre et cherche à nourrir notre capacité à remettre les choses en question. Depuis des mois, au Chili, on assiste sur la place publique à des spectacles étonnants, des performances en tous genres qu’il est difficile d’ignorer.

Un jour, une armée de zombies témoigne d’une école moribonde, un soir, un ptérodactyle réclame qu’on l’extirpe de la préhistoire dans laquelle elle végète, une nuit les tambours réveillent sur les coups de deux heures du matin les Penquistes endormis. Ici des étudiants simulent un suicide collectif, là quelques motivés défilent sans vêtements dans l’hiver humide de Concepción, pour symboliser le dénuement dans lequel les laisse l’endettement auquel ils sont contraints pour payer leurs études. Le 4 juillet, devant la pinacothèque de l’université (célèbre pour la fresque du Mexicain Jorge González Camarena qu’elle renferme), les étudiants ont organisé une parodie de jeu télévisé, auquel chacun contribue à hauteur du montant de sa dette, l’« Endeudatón ».

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Stand de la course autour de la Moneda, Santiago, juillet 2011

Il faudrait investir 1 800 millions de dollars pour financer annuellement les études de 300 000 personnes, selon l’université de la Playa Ancha de Valparaíso. Moins d’un tiers, précise-t-elle, du budget consacré à l’Armée. 1 800 millions de dollars que pourrait apporter la renationalisation du cuivre, la ressource principale du Chili, rappellent certains.

1 800, un nombre dont se sont emparés ceux qui ne se contentent pas de vagues promesses. C’est le nombre d’heures que se sont fixé les coureurs de Santiago, qui se relaient inlassablement depuis le 13 juin pour faire le tour de la Moneda, le palais présidentiel. La course s’achèvera le 27 août, avis aux amateurs… 

Le 6 juillet, on pouvait voir se rassembler sur la place du tribunal de Concepción 80 couples « Enamorados y endeudados hasta las patas » (Amoureux et endettés jusqu’au cou), engagés dans un baiser de 1 800 secondes (30 mn…) lors d’un « Besatón » qui fit des émules.


Plaza de Armas de Santiago, juillet 2011, vidéo A. Magot

Le 29 juillet, une classe de lycéens s’est installée sur la plaza des Armas de Santiago. Abattus par la présence d’un policier et le discours d’un dictateur armé d’un mégaphone, les voilà soudain révoltés, brisant le mur sur un Another Brick in the Wall de Pink Floyd légèrement remanié (« Hey ! Lucro [profit] ! Leave the kids alone »), et brandissant des banderoles : « No necesitamos educación privada. No necesitamos control del pensamiento. » (Nous n’avons pas besoin d’une éducation privée. Nous n’avons pas besoin d’un contrôle de la pensée.)

Le 1er août, le gouvernement a annoncé 21 mesures pour l’éducation. Vingt-et-une mesures qui, selon le président du mouvement Educación 2020, Mario Weissbluth, ne modifieraient pas les règles du jeu.

Dans les rues de Concepción et de Santiago, le 4 août, à la suite de manifestations non autorisées qui ont dégénéré, plus de 600 personnes ont été arrêtées. Le soir même, c’est au cacerolazo (concert de casseroles), une forme de protestation populaire née dans les années 1970, qu’ont fait appel les organisations étudiantes. Il a résonné à travers le pays, en signe de soutien.

Cet article est également paru dans le magazine culturel en ligne MicMag le 5 août 2011 sous le titre « Le Chili bouge - Manifs étudiantes inventives ! ».

 


Références

– Anonyme, « The Wall contra el lucro a la chilean way tuvo hippies, flores y velatón », Cuatro letras, photos de Rodrigo Carrasco.

– Denisse CHARPENTIER, « Besatón por la educación congrega a más de 80 parejas y 1 000 espectadores en Concepción », radio Bío-Bío, 6 juillet 2011 (en espagnol). 

– Denisse CHARPENTIER, « Duros enfrentamientos entre manifestantes y carabineros se registran en Concepción », radio Bío-Bío, 4 août 2011 (en espagnol).

– Solange GARRIDO, « Gobierno y nuevo balance : 552 detenidos, 29 carabineros heridos y 2 jovenes lesionados », radio Bío-Bío, 4 août 2011 (en espagnol).

– Mélissa QUILLIER, « 1 800 horas corriendo por la educación pública », El Ciudadano, 16 juin 2011 (en espagnol).

– Patricia SCHÜLLER, « Educación 2020 : “Se propone mejorar une partido que se seguiria jugando con las mismas reglas” », Nación.cl, 2 août 2011 (en espagnol).

– Véronique Soulé, « Facs : la « rondes infinie des obstinés », Libération, 24 mars 2009 (en français).

– Romain Saudubois et Laurent WittmerLa ronde infinie des obstinés, vidéo, 12 mn, 2009.

– Anthony Quindroit, « 2006-2011, même combat pour la jeunesse chilienne », interview de Rodrigo Torres, Chili et Carnets, 17 juillet 2011.