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3h. Du matin, oui. Le réveil sonne. Il ne fait pas bien chaud dans les chambres de San Pedro de Atacama au mois de juillet (le cœur de l’hiver dans l’hémisphère sud). Il fait nuit noire. Étrange, ce lever à contre-temps. Le petit déjeuner est compris dans l’excursion, doux souvenir. Vous pouvez dormir encore un peu.

3h30. Dernier délai pour l’extraction du duvet, le minibus va arriver d’ici 30 mn (1h si vous êtes en fin de la course qui le fait slalomer entre les hôtels de tous ses clients). Pas question de faire attendre vos petits camarades congélifiés et endormis, ni de risquer de retarder l’arrivée sur le site.

4h. Vous guettez le minibus par la fenêtre, ensommeillé-e mais un peu excité-e à l’idée de ce que vous allez voir aujourd’hui. Une petite infusion de rica rica (Acantholippia deserticola ?) aux vertus excitantes ne vous vous aurait pas fait de mal. Vous auriez dû vous ramener quelques brindilles de cette plante à l’odeur mentholée que vous avez croisée un peu partout aux alentours de San Pedro (l’effet « je vais voir des geysers ! » commence à se dissiper).

4h30. Vous étiez bien en bout de course. Le guide vous annonce la bonne nouvelle : « Il y en a pour presque deux heures de route : reposez-vous ! »

5h. Sans la compilation d’extraits de 10 secondes de chansons américaines des années 1990 dont l’écoute à long terme doit déclencher des crises d’épilepsie, peut-être auriez-vous pu rallonger votre nuit. De toute façon les 40 km de route goudronnée ont laissé place à 40 km de piste cahotante. Votre nuit est officiellement achevée.

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6h (à peu près, pas de raison que le temps soit moins nébuleux que votre esprit ou l’air de dehors). Descente du minibus. Paiement de l’entrée au site. Vous remontez pour descendre pas très loin. Le froid est assez intense (– 7°C environ, vous avez échappé au minimum de – 20°C). Le pantalon de ski n’est pas de trop.

Vous êtes à 4 300 mètres d’altitude, dans le désert de l’Atacama, au nord du Chili. Vous guettez les signaux que pourrait vous envoyer votre corps : sera-t-il victime du mal aigu des montagnes ? Pour le moment vous vous sentez juste un peu bizarre, mais en bougeant à l’allure d’un cosmonaute, ça va.

Le guide installe sur un comptoir de pierre la table du petit déjeuner. Pendant que vous vous concoctez un thé aux feuilles de coca en espérant vous immuniser contre le vertige des hauteurs, le jambon et la margarine gèlent traîtreusement. Les poils de votre nez aussi. Vos cheveux blanchissent. Il y a quelque chose de pourri au royaume d’El Tatio.

D’autres visiteurs arrivent, vous les discernez à peine à travers la brume du petit matin. Le soleil n’est pas encore levé.

machine

Restes d'une station géothermique abandonnée.

6h30. Le guide est en pleine forme, il commence la balade, il est ici comme chez lui et il a mille et une anecdotes à raconter. Vous, vous pourriez être dans un autre monde, ce serait pareil : autour de vous, de la brume, encore de la brume, toujours de la brume, et la fumée qui s’échappe des geysers. Le contraste des températures à cette heure matinale amplifie le phénomène. Ça glougloute par-ci par-là, dans de drôles de bruits de chaudière.

à votre gauche, « el hoyo del Francés » (le trou du Français), délicieuse anecdote que vous raconte en se poilant votre guide, décidément bien réveillé. Eh oui, vous vous trouvez dans un monde où le chaud et le froid cohabitent, et où, entre glace et neige, l’eau bout à 85°C. Avis aux distraits et aux aventuriers : gaffe où vous posez les pieds, vous pourriez passer au travers d’une couche de sédiments trop fine et vous ébouillanter vivant, comme ce Français qui aurait été le premier à y tomber. Il paraît que les sauveteurs sont peu nombreux dans ces cas-là. Vous n’avez pas de mal à le croire, et ça n’arrange pas votre hypersensibilité (tiens, est-ce que vous n’éprouvez pas un peu de difficulté à respirer ?). Maintenant c’est une tisane de pingo pingo (Ephedra chilensis) aux vertus apaisantes qui serait la bienvenue.

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6h45. Vous n’avez jamais aussi littéralement marché sur les traces de quelqu’un. Autour de vous, des petits cratères fumants auxquels des bactéries donnent des couleurs étonnantes. La plupart de vos photos sont intégralement blanches. Le soleil est levé mais la brume ne se dissipe pas, ajoutant au charme de cet environnement irréel. En revanche le froid commence à se faire sentir. C’est quoi le programme, maintenant ? Se mettre au chaud dans le minibus en attendant que le ciel se dégage ? Vendu. De toute façon vous ne partiriez pas seul-e au petit bonheur la chance dans cette nature imprévisible. Dans son écran de fumée vous vous perdriez à 15 mètres du minibus, ce serait d’un ridicule fini.

7h. Le ciel n’est pas dégagé. Bon, on va à la piscine ?

7h15. Parti sans peur sur des routes inhabituellement enneigées, votre guide (son minibus) se retrouve embourbé. Ah. On laisse tomber, ou bien ? Une personne est HS, l’altitude lui donne nausées et vertiges. Vous, vous vous demandez si ça vous ennuierait vraiment de rentrer à San Pedro maintenant. Le froid, la fatigue, les histoires d’ébouillantés, le décor de science-fiction, les effets (supposés ou réels) de l’altitude, tout ça vous met dans un drôle d’état.

Mais le guide n’a pas dit son dernier mot, il va vous y emmener, à ce bassin d’eau chaude, douce promesse à l’horizon de cette longue matinée (vous ne le regretterez pas quand vous apprendrez, dans quelques heures, que vous avez les mêmes loisirs que les grands de ce monde. Brad Pitt, par exemple. Lui-même et son torse musclé s’y sont glissés, affolant les foules – ça vous aurez plus de mal à le croire, avec la vapeur qui s’en échappe, on n’y distinguerait pas un lama).

Heureusement un pick-up, coincé derrière vous, tracte le minibus, qui repart de plus belle sur des routes inconnues, naviguant au GPS (on n’y voit toujours rien). Un de vos camarades préconise de rester à portée de traction des autres véhicules, idée que le guide trouve géniale. Ça tombe bien.

minibus

8h30. La piscine, enfin ! À mieux y regarder, plutôt une armée de minibus et de pick-up. Au-dessus, un ciel parfaitement dégagé, d’un bleu sans tâche. Derrière vous, un champ de brea (Tessaria absinthioides), cette plante dont les branches servent à la confection des toits traditionnels. Devant, un grand nuage blanc horizontal où l’on distingue quelques colonnes de fumée et, perçant la brume, un pied, un bras, une touriste qui manque de mettre la jambe dans le geyser en jouant à « prends-moi en photo dans la fumée qui s’échappe du trou, attends jsuis pas encore bien dans la fumée ».

Ici ça bouillonne plus que jamais, ça éructe, ça jaillit, ça  bloblotte mollement mine de rien et tout d’un coup, ça projette de l’eau bouillante à deux mètres du sol. Là vous baissez votre appareil photo et vous vérifiez bien où se trouvent les cailloux censés délimiter un périmètre de sécurité. Tout juste.



9h30. Bon, on en est où, de ce bassin d’eau chaude à 4 300 mètres d’altitude par trop peu de degrés, l’expérience qui fait tellement rêver (qui a dit « tant quand on n’y est pas » ?) ? Tiens, le voilà quasi déserté, la plupart des visiteurs sont partis, les vestiaires en plein air libérés (mais aussi bien plus visibles, à présent). Allez, quand même, avec ce petit soleil qui vous réchauffe le visage, c’est trop tentant. (Maillot de bain sous pantalon de ski, magie du Chili.) Délice de ce bain d’eau chaude dans un lieu hors du commun.

vestiaire

10h. Le minibus récupère tous ses occupants, retour vers un champ de geysers qu’on croirait n’avoir jamais vu, tant le décor a changé. Ce ne sont plus que de jolies cheminées de fumée au milieu d’une plaine enneigée, sous un beau soleil et un ciel dégagé, devant une série de sommets de la cordillère. Pourquoi étiez-vous si impressionné-e, tout à l’heure ?

geysers

 

BONUS

D’une agence à l’autre les prestations réelles proposées lors d’une excursion aux geysers du Tatio varient. Vous avez la possibilité de poursuivre la balade (dans un état second, certes, après votre réveil madrugadal).

10h30. Passage par une mare en partie gelée sur laquelle se promènent des canards. Et plus loin... vos premières vigognes, des cervidés nains sauvages. Vous êtes épaté-e, vous auriez dû dire au guide de s’arrêter, vous êtes passé-e à côté d’une occasion exceptionnelle, elles étaient là, juste à côté de vous ! Enthousiasme effréné du débutant, ce touriste du premier jour qui prend le quotidien local pour un exceptionnel universel. Pas de panique, en revoilà cinq.

vigognes

11h30. Microvillage écotouristique de Machuca vu de loin. L’église. Quelques dizaines d’habitants à 4000 mètres d’altitude. Photo depuis la voiture, vous n’avez plus le courage de sortir (8h que vous êtes debout, tout de même, après une nuit rachitique). Maintenant ce sont les lamas, les rois de la fête. Des lamas très velus qui broutent, broutent et broutent, relevant quelquefois la tête, affublée pour votre plus grand plaisir de cet air dédaigneux qu’il vous semble si bien connaître, souvenir du capitaine Haddock. Aucun danger, vous êtes hors de portée. Les paysages défilent, étendues de pierres aux teintes violacées.

canon_de_guatin
12h. Vous croyez prendre l’air de temps d’immortaliser le cardón – cactus de western dont on utilise le bois (uniquement quand le cactus est mort de mort naturelle, attention), pour fabriquer charpentes, escalier ou artisanat (cadres de photos, boîtes) – et le cojín de la suegra (coussin de la belle-mère – où l’on découvre une sorte d’universalité de la figure belle-maternelle). Vous voilà parti-e, en longeant les colas de zorro (queues de renard, Cortaderia araucana) pour un minitrekking le long d’un ruisseau dans le cañón de Guatín, faille-oasis parmi d’autres au milieu du désert. En revanche, sous le soleil de midi... le pantalon de ski est définitivement de trop.

cojin

 Moelleux cojín de la suegra

13h. Retour à San Pedro dans un état second, des sensations plein le corps. À quelle heure on se couche ?