monopolio
« Una vez más somos tablero de Monopolio » (Une fois de plus, nous sommes un plateau de Monopoly), Concepción, 21 mai 2011.

De la Patagonie je me suis longtemps demandé si elle existait vraiment ou si c’était un pays imaginaire, dont Lapinot – le personnage de Lewis Trondheim –, avait reçu la mission de retrouver les carottes. Je sais maintenant que oui, la Patagonie existe. Que ce n’est pas un pays mais une région, à cheval entre le Chili et l’Argentine, qui couvre ce qu’on appelle le « Cône Sud » du continent et s’étend jusqu'à la Terre de Feu.

Une étendue de réserves et de parcs naturels aux paysages impressionnants que sillonnent les amoureux de la nature, à la découverte de la brousse et de la pampa, de lacs, de rios, de glaciers et d’îles. Un espace sauvage particulièrement diversifié et préservé… du moins jusqu’à maintenant.

Le 9 mai dernier, peu avant que le président chilien, Sebastián Piñera, rende compte de sa politique au Parlement comme c’est la tradition le 21 mai, il a fait signer le projet HidroAysén. L’objectif en est la construction de cinq barrages hydroélectriques, et l’implantation de pylônes électriques de 70 mètres de haut sur une longueur de 2 200 km, entre Aysén et Santiago. Autant dire une opération de chirurgie draconienne pour la terre sauvage.

Depuis quelque temps, des manifestations importantes ont lieu en Patagonie et dans le sud du pays pour protester contre ce projet, menées entre autres par l’organisation Patagonia sin represas (Patagonie sans barrages). La semaine dernière, à Santiago comme à Concepción, des heures après que les manifestants avaient été dispersés, les passants se frottaient les yeux aux abords des universités, souvenir piquant laissé par les gaz lacrymogènes des carabiñeros, les policiers chiliens.

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Que dit le président ? Que le Chili aura besoin de beaucoup d’énergie dans les années à venir (notamment dans l’hypothèse où la croissance annuelle de 6 % perdurerait), et que les énergies renouvelables ne sauraient répondre à ces besoins.

Qu’en disent-ils les opposants à ce projet ? Nombreux sont leurs arguments, d’ordre écologique, politique et éthique.

D’abord que ce projet aura des conséquences irréversibles. Selon le directeur de Greenpeace Chili, Matías Asun, la Patagonie va « être utilisée pendant 40 à 60 ans [la durée de vie d’une centrale] et ensuite abandonnée, laissée à l’état de friche écologique ».

Ensuite que les propos du gouvernement visent à faire peur, et qu’en réalité on produit plus que ce dont on a besoin. Que la réponse est de toute façon dans la diversification des sources d’énergie (en développant le solaire et l’éolien, par exemple) et qu’avant tout le secteur de l’énergie devrait faire l’objet d’une politique réelle. L’énergie du Chili est l’une des plus chères au monde, en raison d’un monopole qui ne ferait que se renforcer, puisque HidroAysén, Endesa et Colbún contrôleraient 80 % de l’énergie du pays.

Sans compter que les deux tiers de l’électricité produite serviront à l’exploitation, par des compagnies étrangères pour la plupart, des mines du nord du pays, grosses consommatrices. Il se dit que le surplus d’énergie sera vendu aux Argentins, nul bénéfice à en attendre de la part des Patagons, qui ne recevront pas un watt, et subiront toutes les conséquences environnementales et économiques liées à la fragilisation de l’écosystème de la Patagonie et à la dévaluation de ce territoire vierge très attractif d'un point de vue touristique.

Ce n’est pas la première fois que la Patagonie, « territoire de l’humanité tout entière », fait l’objet de ce type de prédation. L’écrivain chilien Luis Sepúlveda, auteur du livre Le vieux qui lisait des romans d’amour, le rappelle dans une lettre ouverte bien sentie au président Piñera, qui incite à se méfier des déclarations de bonnes intentions.

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Le projet HidroAysén, loin de servir les intérêts du pays ou ceux de la Patagonie, sert avant tout ceux de deux entreprises déjà omniprésentes sur le marché de l’énergie chilien : l’une chilienne, Colbún, l’autre, Endesa-Chile, contrôlée à 92 % par la société italienne d’énergie Enel. Cette dernière possède déjà 96 % de l’eau de la région d’Aysén, privatisée suite à une loi de Pinochet. « Patagonia no se vende » (la Patagonie n’est pas à vendre), scandent les manifestants. À voir.

À ces réticences de taille s’ajoutent les conflits d’intérêts soulevés par le fait que l’un des directeurs suppléants d’HidroAysén, Eduardo Morel Montes,se trouve être le frère de la première dame, Cecilia Morel Montes. Et que la fondation de celle-ci, Iniciativa Desafío Levantemos Chile, a reçu un don d’un million d’euros de la part de la fondation Endesa, quelques jours avant le vote. Elle n’est pas la seule en cause, plusieurs parlementaires n’ayant pas pu voter en raison de leurs intérêts dans l’affaire, tout en continuant à participer à l’évaluation du projet.

Autant dire que l’indépendance des études sur l’impact environnemental, la transparence et l’éthique manquent à un projet d'une telle envergure pour convaincre les citoyens chiliens de son bien-fondé. les travaux doivent commencer en 2014. Ses opposants espèrent que la voie judiciaire constituera une porte de sortie.


Sources

– Cristina L’HOMME, « En Patagonie les Chiliens se révoltent pour défendre leur eau », Rue89, 19 mai 2011 (en français).
– Alejandra CARMONA, « HidroAysén salpica a la Primera Dama en medio de acusaciones de conflictos de interés », El Mostrador, 10 mai 2011 (en espagnol).
– Intervention du journaliste de la radio Bío-Bío Tomás MOSCIATTI, « Las razones para rechazar el proyecto Hidroaysén », 9 mai 2011, CNN Chile (en espagnol).
– Claire MARTIN, « La colère monte contre un projet de cinq centrales au cœur de la Patagonie », Libération, 16 mai 2011 (en français).
– Luis Sepúlveda, « Carta abierta de Luis Sepúlveda a Presidente Sebastian Piñera », Patagon Journal, 14 mai 2011 (en espagnol), « Lettre ouverte de Luis Sepúlveda au Président Piñera », La Révolution vive, 18 mai 2011 (traduction en français).
– Le site de Patagonia sin represas (en espagnol, en anglais et en italien).