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Entrée du site d'Humberstone, 2012

Le voyageur qui s’égarera dans la région d’Iquique trouvera – comme partout au Chili – sa curiosité récompensée. Dans un rayon de 100 km autour de la ville côtière la plus au nord du Chili après Arica, on trouve autant des merveilles archéologiques et naturelles que des traces historiques saisissantes : les géoglyphes (ceux de Pintados mais aussi le Gigante del Atacama), témoignages de coutumes d’un temps lointain dont l’interprétation est toujours un exercice bien téméraire, des curiosités comme l’oasis de Pica ou les thermes de Mamiña, le magnifique salar de Huasco, Pisagua à l’histoire douloureuse (voir Pisagua, para que nunca más)… et les restes de l’épopée du salpêtre.

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Un tamarugal non loin du cerro Pintados, 2012

Humberstone est l’une des nombreuses « oficinas salitreras » qui ont vu le jour dans le nord du Chili au XIXe siècle, dans la « pampa del tamarugal » (ou Prosopis tamarugo), arbre endémique qui a la particularité de développer des racines très longues pour aller puiser au plus profond du sol la moindre goutte d’eau disponible et supporte les sols salins de ce désert aride.

L'essor du salpêtre

Ce terrain pour le moins hostile a connu ses heures de gloire justement grâce à son sel, le salpêtre (étymologiquement « sel de pierre »), nom donné à différents nitrates. Au Chili il s’agit de nitrate de sodium.

On comprend son intérêt quand on sait qu’il entre, avec le soufre et le charbon de bois, dans la composition de la poudre à canon. La demande a été forte au XVIIIe siècle, et a poussé à chercher de nouveaux sites. Un intérêt indissociable du conflit qui opposé Chili, Pérou et Bolivie de 1879 à 1884 pour garder ou prendre possession de cette même région. On appelle ce conflit « guerre du Pacifique », mais aussi « guerre du salpêtre » (guerra del salitre). Le Chili en est sorti vainqueur, confisquant à la Bolivie son accès à la mer (origine du conflit qui oppose toujours les deux pays), et au Pérou la région de Tarapaca.

 

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La réclame bat son plein

Toute la région a donc été tournée vers la production de salpêtre, qui représentait la moitié du produit intérieur du Chili en 1890 ! De 6 000 personnes dans les années 1880, la population ouvrière est passée à 46 000 dans les années 1910, avec 118 usines, dont celle d’Humberstone.

Il se trouve que l’utilisation du salpêtre pour la fabrication de la poudre à canon s’est doublée à partir des années 1830 de celle de la fabrication d’engrais. Alors que les Atacameños et les Incas, habitants du Nord du Chili actuel, utilisaient le salpêtre comme engrais pour leurs cultures, les vertus fertilisantes du nitrate n’ont été « découvertes » en Europe qu’à cette période. Le Chili a su mettre en avant cette qualité dans le monde entier, avec succès. On utilisait également le salpêtre pour la fabrication de plaques photographiques et on en extrayait de l'iode pour ses propriétés désinfectantes, une part sans doute anecdotique de l'activité. Quoi qu'il en soit, en 1913 le salpêtre représentait 80 % des exportations du Chili.

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Au début l’on broyait manuellement le caliche (ou salpêtre), puis on lui faisait subir une lixiviation (sic) par cuisson sur du cuivre chauffé par du feu. Une fois les sels dissous, on clarifiait le liquide et on le laissait sécher au soleil pour qu’il cristallise. En 1875, James Shanks a mis au point un nouveau procédé qui rend la lixiviation plus efficace et entraîne l’ouverture de nombreuses usines dans la région. Le procédé fut adapté à la réalité chilienne par l’ingénieur James Thomas Humberstone, dit « don Santiago », qui a donné son nom à l'usine de La Palma, péruvienne à sa création, quand l’usine est passée entre les mains de la compagnie anglaise New Tamarugal Nitrate Co.

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Schéma de la transformation du salpêtre dans le système Shanks

Après l’apogée, le marché connaît beaucoup d’instabilité, et en particulier avec l'arrivée des engrais chimiques. L'industrie se maintient pourtant quelque temps grâce à la publicité internationale, avant de décliner jusqu'à disparaître. Ce fut le cas d'Humberstone, désertée en 1960.

Une ville au milieu du désert

Si Humberstone est donc représentative d’une industrie décisive pour le Chili aux XIXe et XXe siècles, c’est aussi une véritable ville au milieu du désert, organisée autour de l’activité salpêtrière. À l’apogée de l’ère du salpêtre (1948), la ville-usine comptait 3 000 âmes, un hôpital, un théâtre, un hôtel, une piscine, un terrain de sport, une école, une caserne de pompiers… On a du mal à se représenter ces activités urbaines quand on tourne le regard vers l’horizon désert, sec et poussiéreux.

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Vue sur Humberstone depuis le terril, accumulation des résidus miniers.
Les quartiers ouvriers se trouvent au fond à gauche,
le théâtre au centre, et l'école à droite, 2012

On n’a pas trop d’une journée pour venir à bout des collections exposées, de la visite des logements et de tous les lieux publics construits dans les années 1930. Certains ont été restaurés depuis que la ville est entrée au patrimoine de l’Unesco en 2005.

Au patrimoine en péril, plus exactement. Il faut dire que séismes et pilleurs ont ajouté leur touche à l’érosion dont souffraient déjà les lieux. Les alentours ont été de véritables terrains de chasse aux trésors pour les collectionneurs d’objets du XIXe siècle : chaussures, lampes de mineurs, clefs, bobines de fil, jetons de pulpería, machines à écrire, vaisselle anglaise… On y a pillé jusqu’au bois, en l’arrachant des édifices.

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Mesures de sécurité à appliquer si vous souhaitez entrer...

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... là-dedans. Photo : A. Magot.

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Cette photo est plus fidèle à l'état général des bâtiments. Photo : A. Magot.

Il en reste pourtant assez pour pouvoir parler de ville fantôme, et c’est ce qui fait tout le charme d'Humberstone : traversée par un vent chaud, en plein soleil, elle ouvre aux visiteurs ses portes, souvent inexistantes ou branlantes, laisse à voir ses murs recouverts de graffitis (très récents et qui témoignent du manque d’éducation en matière de patrimoine) ou éventrés. La précaution est de mise pour le visiteur qui aura bien du mal à résister à la tentation d’explorer le moindre recoin de chacune des pièces qui s’offrent à sa vue.

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Passé la place et les salles de musée, on se retrouve, dès l’après-midi, dans une ambiance de film post-apocalyptique, entre le plaisir de pouvoir découvrir les lieux en toute liberté, et la sourde appréhension que génèrent le mélange de solitude, de climat hostile et de traces d’une vie disparue.

Le reflet d'une société hiérarchisée

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Une maison d'employé à Humberstone

Humberstone reflète par ses bâtiments la hiérarchie de la microsociété qu’elle abritait : les maisons les plus spacieuses (140 m2) avec jardinet sont celles des chefs de section et autres personnages puissants (elles servent pour la plupart de vitrines au musée des objets retrouvés sur le site), puis viennent les employés, les ouvriers mariés (où l’on découvre que la jouissance d’une salle de bains est conditionnée au mariage), et enfin les ouvriers célibataires, sous-caste reléguée à l’équivalent de la chambre de bonne, avec une unique fenêtre donnant sur une cour entre deux rangées de chambres, disposant de sanitaires communs, le tout fermé et gardé.

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Un logement d'ouvrier célibataire à Humberstone

Les services administratifs se trouvaient quant à eux dans la maison la plus ancienne du lieu. Elle a été construite en 1883, du temps où Humberstone s’appelait encore « La Palma ». Elle est d’architecture anglaise, à l’image de ses futurs propriétaires (Gibbs and Co, puis la New Tamarugal Nitrate Co qui prit momentanément possession de la salitrería pendant la guerre du Pacifique). Elle servait également de logement à l’administrateur et aux employés célibataires, qui ne devaient pas vivre mal leur travail dans la mesure où ils disposaient d’une bibliothèque, d’une salle de billard, d’une salle de jeux, d’un salon de musique, d’un bar et d’autres dépendances. Avec un court de tennis en prime.

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Cette maison abrite une exposition sur les processus de fabrication du nitrate, les conditions de travail des ouvriers et les publicités internationales sur le nitrate du Chili.

Les raisons de la colère

Derrière les images d’Épinal et les jolies photos sépia, la pampa del Tamarugal, alors entièrement dévolue à l’industrie du salpêtre, a également été un haut-lieu de revendications sociales. Le salpêtre a rapporté énormément à l’État chilien, qui a investi entre autres domaines dans l’éducation (20 000 élèves en 1890, 396 000 en 1920) et le réseau ferroviaire (qui est passé de 1 100 à 1 920 km dans le même temps).

Mais alors que le salpêtre générait des revenus énormes pour les propriétaires des oficinas des régions de Tarapaca et d’Antofagasta, les ouvriers étaient très mal traités. Qu’il s’agisse des dockers de Valparaíso et d’Iquique travaillant pour l’exportation du précieux nitrate, des cheminots chargés du transport du salpêtre à terre ou des ouvriers comme ceux d’Humberstone, tous se sont montrés très sensibles au début du XXe siècle aux discours socialistes et anarchistes (convictions qui perdurent à Iquique, voir article Pisagua, para que nunca más).

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Le transport du salpêtre en train vers 1900. Collection du Musée historique national.

En ce qui concerne les ouvriers d’Humberstone (des Chiliens, des Péruviens et des Boliviens), leurs conditions de travail et de vie à cette époque sont très difficiles : leurs journées de travail sont très longues (16 à 18h), leurs conditions de travail dangereuses, ils ne sont protégés par aucun contrat, disposent de logements précaires, alors que le commerce du salpêtre n’a jamais généré autant de revenus, sont rémunérés par un système de jetons.

Les ouvriers, par ailleurs rationnés sur les produits de base, n'étaient en effet pas rémunérés en pesos mais en jetons : des jetons échangeables dans les boutiques de la salitrería. Un jeton valait spécifiquement pour une certaine quantité de fruits, de viande ou de produits d’épicerie.

On mesure, comme c’était le cas dans la mine de charbon de Lota, près de Concepción (voir article Au charbon), la dépendance des ouvriers à leur employeur dans ces conditions. D’autant que le cours de ces jetons était indexé sur celui de la livre sterling, propriété anglaise oblige : si le cours de la livre baissait, la valeur du jeton aussi, et il fallait travailler plus d’heures pour pouvoir acquérir les mêmes produits.

 

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Si la présence d’un hôpital dans lequel les frais médicaux et de pharmacie étaient payés par la salitreria laisse penser que les propriétaires se souciaient de la santé des ouvriers, il faut bien noter qu’il n’a été construit qu’en... 1936. Les habitants d’Humberstone ont alors pu bénéficier d’une salle d’opération, d’une banque du sang, d’une maternité et des services d'un personnel médical (médecin, dentiste, aide-soignants, sage-femme et infirmiers).

 

Le massacre de l’école de Santa Maria de Iquique

Comme le dit la chanson de Luis Advis interprétée par Quilapayún dédiée à cet épisode terrible de l’histoire chilienne, Cantata de Santa María de Iquique : « No hay que ser pobre, amigo, es peligroso. » (Il ne faut pas être pauvre, mon ami, c’est dangereux.)

Au début de XXe siècle, le peso connaît une dévaluation de 18 à 7 centimes de livre sterling (ou pennies). Les grèves se multiplient. Malgré une situation d’exploitation extrême, les ouvriers en grève en décembre 1907 portent des revendications mesurées : ils demandent une rémunération en monnaie (et non en jetons), l’augmentation des salaires sur la base d’un taux de change fixe (18 pennies pour un peso), des mesures pour éviter les accidents, des indemnités en cas d’accident, la fin du monopole de la pulpería, l’interdiction de licencier ceux qui auront participé à cette grève, la création d’écoles du soir pour les ouvriers.

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Manifestants à Iquique, 10 jours avant le massacre, 1907.
Collection Musée historique national.

On estime à 20 000 le nombre de mineurs des oficinas qui ont rejoint (ceux de San Lorenzo en tête) les cheminots et les dockers du port d’Iquique pendant la grève de 1907, après plusieurs jours de marche. Au bout de quelques jours, alors que les grévistes et leurs familles se sont regroupés dans l’école Santa Maria de Iquique en attendant des négociations qui n'auront jamais lieu, la lutte pour les droits des ouvriers a été réprimée dans le sang par l’État chilien : le président Pedro Montt et son ministre Rafael Sotomayor ont ordonné à l’armée de tirer sur ces manifestants pourtant pacifiques le 21 décembre. L’État a reconnu officiellement 120 tués. On estime d’après les témoignages que les chiffres s’approcheraient plutôt des 3 000 ou 4 000.

Loin de devenir le lieu privilégié du souvenir de ce massacre par l’État chilien, soucieux de défendre les intérêts des plus puissants au prix de vies humaines, l’école Santa María de Iquique a été démolie en 2011 par l’État, pour construire un lycée.

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Syndicat métallurgique à Humberstone, fondé en 1946 par Carlos Venegas.

Si cet épisode n’aura pas changé le sort des ouvriers des oficinas, il aura contribué à la prise de conscience de ce qu'on a alors appelé la question sociale, et à la création des premiers partis et syndicats chiliens.

  

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« Une victoire du temps des ouvriers tombés pendant leur lutte pour construire une société sans exploités ni exploiteurs !
100 ans du massacre de l'école Santa Maria, 21 décembre 2007. Joaquin. » Photo : A. Magot

 

La visite en images

 

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Le quartier gardé des ouvriers célibataires. Photo : A. Magot.

 

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Les sanitaires communs à disposition des ouvriers célibataires.

 

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Terrain de sport

 

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 Le marché, au centre de la ville. Dans les locaux extérieurs étaient établies des boutiques de photographe, cordonnier, coiffeur, librairie, couturier, tailleur et une boutique de sport. Dans les locaux intérieurs une épicerie (la « pulpería »), un primeur (les légumes et fruits frais venaient des vallées de la pré-cordillère et des vallées encaissées de la région), une poissonnerie et une boucherie. On y trouvait également charbon, bois de chauffe et paraffine. Photo : A. Magot.

 

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Températures à respecter dans les entrepôts frigorifiques du marché.

 

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Vue sur le plongeon à trois niveaux de la piscine (24 m de long, 12 m de large, 2,3 m de profondeur !)

 

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Le théâtre rénové d'Humberstone comptait deux représentations par jour
et une matinée le dimanche pour les enfants

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Construit en 1936, le théâtre pouvait accueillir 800 spectateurs et recevait des artistes nationaux et étrangers, des troupes d’opérettes, des zarzuelas, des films.

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Intérieur de l'hôtel

 

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Salle de classe rénovée dans l'école primaire. Photo : A. Magot

 

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Intérieur de l'école. Photo : A. Magot

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Cour de l'école

 

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Des jouets réalisés avec les moyens du bord : fil métallique et boîtes de conserve.

 

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La caserne de pompiers, au pied du terril.
Pas inutile avec des installations dans lesquelles la température pouvait dépasser les 50°C
et des logements en bois dans un climat si sec.

 

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La place est bordée par le marché, le théâtre et l'hôtel.
Les touristes s'y font prendre en photo dans une carriole, en costumes d’époque.

 

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 Cheminée de l'usine d'Humberstone. Poussière asphyxiante et aveuglante des concasseuses, chaleur brûlante (plus de 50°C), travail avec des explosifs (explosions sur la route), travail des enfants : un vrai poème. Photo : A. Magot, 2012

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Installations de l'usine. Photo : A. Magot

 


Références

– Encyclopédie Larousse, terme « salpêtre », consulté le 26 mars 2013 (en français). 

– Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, expression « poudre à canon », portail Atilf, consulté le 26 mars 2013 (en français).

– UNESCO, « Usines de salpêtre de Humberstone et de Santa Laura », consulté le 26 mars 2013 (en français).

– Historia de las oficinas salitreras en Chile, « Formación de la fuerza del trabajo del salitre », consulté le 26 mars 2013 (en espagnol).

– Jacques FONTENOY, « Chili, 21 décembre 1907. Le massacre des mineurs de Santa María de Iquique, 21 décembre 2007 », Journal Lutte ouvrière, n° 2055, 21 décembre 2007, consulté le 26 mars 2013 (en français).

– Claudio SAPIAÍN, Santa María de Iquique, film de 1969, visible lors du festival international de films documentaires de Paris, au centre Georges-Pompidou, 21-31 mars 2013, consulté le 23 mars 2013 (en espagnol).

– DIBAM (Dirección de bibliotecas, archivos y museos), « Matanza Escuela Santa María de Iquique, 21 de diciembre de 1907-2007 », (en espagnol).

– Iquique TV, « Matanza de la Escuela Santa María de Iquique », mis en ligne le 21 octobre 2007, consulté le 26 mars 2013 (en espagnol).

– Ricardo PEREIRA VIALE, Album desierto Atacama y Pampa del Tamarugal consulté le 30 mars 2013 (en espagnol, anglais et allemand).

– QUILAPAYÚN, Cantata popular de Santa María de Iquique, chanson de  de 1969 (en espagnol).

– Luís ADVIS, paroles de Cantata popular de Santa María de Iquique, 10acordes, consulté le 26 mars 2013 (en espagnol).

– Vanessa VARGAS ROJAS, « Gobierno quiere demoler escuela Santa Maria de Iquique », El Ciudadano, 7 février 2011, consulté le 30 mars 2013 (en espagnol). 

– « Matanza de la escuela Santa María de Iquique », liste des revendications des ouvriers, Patrimoniochileno.net, consulté le 30 mars 2013 (en espagnol). 

– Centro Estudios Miguel-Enríquez (CEME), Santa María de Iquique en la memoria 1907-2007, la recordación y el homenaje a la lucha de los trabajadores del salitre, archivochile.com, consulté le 30 mars 2013 (en espagnol).