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On imagine bien María Margarita, 11 ans, serrant ses précieux 50 pesos dans ses poings, parcourir les rues poussiéreuses d’une oficina salitrera (exploitation de nitrate) comme Humberstone pour assister à une séance de cinéma, luxe jubilatoire dans le paysage désertique de la pampa chilienne. 

S’imprégnant de la musique, des attitudes, des expressions des acteurs, elle devient celle par laquelle, toutes les intrigues, toutes les chansons, tous les personnages reprennent vie après la séance : c’est une conteuse de films hors pair. À tel point que ce qui n’était qu’un pis-aller pour ses quatre frères et leur père resté handicapé et immobilisé par un accident de travail devient un spectacle régulier, bientôt plus prisé que les projections elles-mêmes. 

Mais la nostalgie sépia de la grande époque des villes du nitrate n'éclipse pas la dure réalité de la condition ouvrière et féminine indissociable de ce milieu et de ce temps. 

Hernán Rivera Letelier, écrivain chilien, est connu pour donner pour décor à ses livres le milieu des mines de salpêtre. Des villes entières, bâties au milieu de nulle part, ont logé les chefs, employés et ouvriers chargés de l’exploitation, et fait la richesse du Nord du Chili avant leur fermeture dans les années 1960, quand l’engrais fabriqué avec le nitrate a été supplanté par les engrais chimiques. 

Jamais Humberstone n’est citée dans ce court roman, mais la ville fantôme, ouverte aux visiteurs (voir article Humberstone, une ville fantôme dans le désert) est emblématique de la vie de l’époque, avec sa pulpería (épicerie), son théâtre où le cinéma fit son apparition et son organisation, miroir de la hiérarchie inhérente aux oficinas.

C’est à Algorta que Hernán Rivera Letelier a vécu les 11 premières années de sa vie, qui ressemble par bien des côtés à celle de María Margarita. Resté seul à Antofagasta après la fermeture de la mine, il vécut en vendant des journaux et profitait du jour de leur impression hebdomadaire pour voir trois fois les trois films à l’affiche, lui qui n’avait jamais connu les plaisirs de la salle obscure dans l’oficina salitrera...


Références

– Hernán RIVERA LETELIER, La contadora de películas, Santiago du Chili : Aguilar Chilena de Ediciones, coll. « Punto de lectura », 2011 [2009], 125 p.
– Hernán RIVERA LETELIER, La raconteuse d’histoires, Paris : éd. Métailié, coll. « Suites : suite hispano-américaine », 2012, 128 p. (référence BNF). 
– María IGNACIA RODRÍGUEZ, « Hernán Rivera Letelier: “Este mundo es una gran humorada” », Letras.s5.com, consulté le 1er mai 2013 (en espagnol).