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Parmi les énigmes chiliennes longtemps irrésolues figurait en bonne place celle du généraliste qui n’en était pas un.

À cette époque où une connaissance minimale de l'espagnol se liguait avec une ignorance crasse des particularités chiliennes, on prenait rendez-vous chez un généraliste, pour la première fois et sur recommandation d'un ami qui n'avait eu d'autre choix que de jouer les cobayes, habituellement pour la bonne bronchite hivernale traditionnelle de Concepción. L’infection des voies respiratoires y est en effet un baptême difficilement évitable – on y sera peut-être aidé-e-s par l’interdiction de fumer dans les lieux publics qui a pris effet le 1er mars 2013. Mais Conce reste Conce, avec un taux d’humidité qui crève les plafonds.

Déjà, avant d'entrer, le doute s'installait : on avait pris rendez-vous dans ce qui s'avérait être un « centre médical esthétique et dentaire »... Dans quelle galère s'était-on fourré-e ? Une fois qu’on se retrouvait devant la porte de son cabinet, subissant comme tous les autres patients le bruit de la télévision, symbole indépassable de développement (mais ne nous égarons pas), ce généraliste se transformait subitement en chirurgien (médico cirujano et non médico general), du moins d’après la plaque portant son nom sur la porte.

Brève panique du Français qui débarquait (enfin, qui durait le temps de l’attente, interminablement, donc, comme toujours chez le médecin), vérification du nom du ou de la médecin. « On me l’avait pourtant bien présenté-e comme un-e généraliste... Depuis quand les chirurgien-ne-s proposent des consultations dans des cabinets de généralistes ? J’aurais pu m’épargner le coût d’une consultation de spécialiste ! Mais est-ce qu’il ou elle s’y connaît seulement en bronchite ? Et s’il ou elle avait la tentation toute chirurgienne de m’ouvrir pour me soigner ? » Etc.

On aurait pu s’épargner pas mal de questionnements si l’on avait su le fin mot de l’histoire, découvert trois ans plus tard grâce aux explications d’une amie médecin chilienne.

Le Chili est un pays d’une longueur hallucinante (4 200 km), et la population s’y répartit de manière très inégale (voir carte). Elle est concentrée en majeure partie dans la région métropolitaine, autour de Santiago, au centre du pays, depuis en gros Valparaíso jusqu’à Puerto Montt, tandis que le désert de l’Atacama au nord et Patagonie au sud présentent une densité de population très faible (moins de 5 habitants au kilomètre carré).

Résultat, la présence médicale ne permet pas toujours de répondre aux urgences. Quelques statistiques de l’OMS de 2012 permettent de voir le contexte, même si « médecins » n’est pas « chirurgiens » ni « installations hospitalières » : il y a au Chili 10,3 médecins pour 10 000 habitants, à comparer à 32,2 en Argentine, 17,6 au Brésil et 34,5 en France (Cuba explose tous les scores avec 67,2 médecins pour 10 000 habitants).

Si j’ai bien compris, pour faire face aux urgences médicales qui exigent une intervention chirurgicale rapide pour peu qu’elle ne soit pas très pointue, les généralistes sont tous formés à la chirurgie. Dans les zones les moins peuplées, leur formation leur permet de pratiquer par exemple une appendicectomie si le patient ne peut accéder rapidement à une structure hospitalière. Il semble donc que cette apparente absurdité soit en réalité le fruit d’une décision fort pragmatique et rationnelle.

Conclusion : si vous vous retrouvez dans le cabinet (dentaire) d’un chirurgien pour un bête rhume, entrez en paix, vous êtes bien entre les mains d’un généraliste qui ne devrait (a priori) pas dégainer son bistouri.

Dédicace spéciale à L., que je remercie pour ce rassurant éclaircissement.


Références

– INSTITUT GÉOGRAPHIQUE MILITAIRE DU CHILI ET EDUCARCHILE, carte de la densité de population au Chili (en espagnol).

– ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ, Statistiques sanitaires mondiales 2012 (données absentes pour la densité médicale de l’Argentine), p. 122 (en français).

– UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE (Canada), statistiques de densité médicale en Amérique du Sud (dont l’Argentine) en 2011, site Perspectives Monde (en français).