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Parc Conguillío, en Araucanie

En Araucanie, au sud de Concepción (le pays Mapuche pour les intimes), le parc Conguillío est un de ces paysages dont le Chili a le secret. Sa beauté se livre sans intermédiaire au visiteur : coulées de lave figées, troncs d’arbres brûlés, immergés depuis dans une eau d’un vert étonnant, lagune à la couleur tout aussi changeante, forêts étrangement piquées de traits verticaux qui ne sont autres que les troncs des araucarias, lacs à l’eau d’un bleu franc, surmontés par des montagnes aux sommets blanchis, de temps en temps survolés par des condors, volcan imposant dont les traces des dernières éruptions rappellent la puissance destructrice derrière ses airs apaisés de mont enneigé…

 

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Laguna Arcoiris dans le parc Conguillío

Il est toujours frappant de faire deux fois le même voyage, l’un consacré à la découverte immédiate des beautés (ou laideurs) du paysage, l’autre à celle de la société qui s’est construite autour ou qui l’a construit. En ce sens, Conguillío, c’est un peu le contraire des monocultures d’eucalyptus et de pins qui foisonnent dans les régions du Bío-Bío et de l’Araucanie. Le contraire, ou le bastion de résistance, l’ancienne norme préservée envers et contre un « monde moderne » prétendument incompatible avec elle.

Alors que les secondes révèlent l’existence de l’industrie des celulosas (qui détruisent durablement le sol à coups de monocultures d’eucalyptus et de pins pour exporter de la pâte à papier), le premier rappelle l’esprit dans lequel vivent traditionnellement les Mapuches : l’harmonie avec une nature qu’ils respectent profondément, avec une conscience aiguë de ce qu’ils lui doivent, et dont le Chili actuel semble vouloir se démarquer autant que faire se peut.

C’est que le Chili ne valorise pas beaucoup la culture de ceux qu’il a écrasés pour naître, il y a 200 ans. Parmi eux, les Mapuches, mot qui signifie « gens de la terre » en mapudungun – les Mapuches eux-mêmes lui préfèrent celui de « mapuzugun », plus proche de sa prononciation réelle. On utilise communément le terme de Mapuche (sans « s » à l’origine, puisque « che » signifie « gens ») au Chili pour désigner une population qui représente en réalité quatre grandes familles.

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Panneau signalétique pour évacuer du bon côté, en cas d'éruption du Llaima, au fond

Les Pikunches, les gens du Nord, vivaient autrefois au nord de Concepción. Ce sont eux qui ont affronté les premiers les invasions inca et espagnole, et n’en sont pas revenus. Pas libres, du moins…

Les Lafkenches, les gens de la mer, vivent sur la côte, jusqu’à Valdivia, plus au sud. Ce sont eux que l’on trouve autour du lac Budi, au sud-ouest de Temuco, où des initiatives intéressantes se montent pour faire vivre la culture mapuche (en créant des écoles autogérées où l’on parle mapuzugun, par exemple) et en la faisant connaître (par des rencontres, des ateliers de cuisine, de tissage, d’herbier médicinal).

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Culture de quinoa au bord du lac Budi

Les Huilliches, les gens du Sud, habitent principalement la région des fleuves et des lacs, ainsi que l’île de Chiloé. Ce peuple vit également sur le territoire qu’on appelle maintenant l’Argentine.

Les Pehuenches, enfin, sont les gens de la forêt. Leur nom vient de pehuén, l’araucaria (Araucaria araucana), arbre qui peuple le parc. Ce sont eux que l’on trouve à Conguillío ou à Nahuelbuta (près d’Angol, entre Concepción et Temuco).

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Forêt d'araucarias

Deux Mapuches exilés en France pendant la dictature puis rentrés dans leur pays, Marta et Carlos, accompagnent des visiteurs à la découverte de la culture mapuche et de la réalité humaine liée à ces paysages magnifiques.

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Paysage de lave dans le parc de Conguillío

On apprend ainsi que « Conguillío » traduit en mapuzugun l’idée de se retrouver entouré de pignons (« parmi les pignons »). Le pignon (piñon) est en effet le fruit de l’araucaria et l’aliment de base des Pehuenches. Il fut un temps où les Pehuenches campaient dans des cavernes à Conguillío l’été, pour ramasser un maximum de piñones. Ils poussent sur les arbres femelles, sous forme de boules.

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Fruit de l'araucaria : une boule de pignons

Du pignon, on fait de la farine grillée, « harina tostada », qui sert à la préparation d’une bouillie très nutritive, dont certains font leur petit déjeuner. On en fait aussi du pain. Il peut être consommé cru, même si tous ne s’y prêtent pas. Il a un délicieux petit goût de châtaigne, surtout cuit.

En s’éloignant vers l’est, on arrive dans la réserve du lac Gualletue, près du lac d’Icalma et du volcan du même nom. Une nuée de perroquets verts vole d’un arbre à l’autre, comme au parc des Siete Tazas. On s’arrête chez un artisan qui travaille le bois, et on y goûte du mudaï de pignon, une sorte de bière. Après une promenade dans la forêt, on fait une halte pour pique-niquer dans la famille d’un lonko, chef de communauté mapuche.

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L’un des habitants du lieu se lance à l’assaut d’un araucaria de bonne taille, et grimpe au sommet en moins de deux, avant de faire tomber ses fruits à l’aide d’une perche ou en les lançant. Il en récolte un bon nombre qu’il ramène en brouette, et nous voilà tous à trier les pignons mûrs. On en coupe juste l’extrémité piquante avant de les lancer dans un seau.

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Pignons de l'araucaria

À ceux qui se demandent s’il existe encore une culture mapuche au Chili : oui, elle existe, envers et contre l’État chilien, n’en déplaise au guide du palais de La Moneda qui fait valoir auprès des visiteurs étrangers l’intérêt du Chili pour la merveilleuse diversité de ses cultures « originaires », au mépris de la réalité des faits (pour la connaître, lire par exemple Solo por ser indios y otras crónicas mapuches, recueil d’articles du journaliste mapuche Padro Cayuqueo, éd. Catalonia, 2012).

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Sur le sentier de la Sierra Nevada

Par exemple, et c’est un cas exceptionnel, la famille qui nous accueille parle mapuzugun, non pas en plus de l’espagnol, qui serait la langue première, non pas en faisant l’effort de l’utiliser pour la maintenir, mais parce que c’est sa langue maternelle. Les parents parlent entre eux en mapuzugun, et s’adressent en mapuzugun à leurs enfants.

Que fait l’État chilien pour la culture mapuche, lui qui valorise tant la diversité des cultures sur son territoire ? Il propose des programmes visant à « inclure » le mapuzugun dans la scolarité. D’une manière assez risible : 10h de mapuzugun dans une année scolaire, comme s’en moquait une Lafkenche impliquée dans un tas de projets communautaires au lac Budi, c’est du saupoudrage « folklorique ». De la poudre aux yeux. Pour dire le peu de cas qu’on fait de cette culture, on dit « parler comme un indien » au Chili comme on dit « parler petit nègre » en France : la discrimination, la domination ne se cachent pas, elles s’offrent dans toute leur splendeur.

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« ¡Marichiweu! », devise mapuche sur un mur de Concepción : « Dix fois nous vaincrons ! »

Autant dire que les enfants apprennent bien vite de quel côté de la barrière il vaut mieux se placer, et à effacer toute caractéristique de leur culture qui leur vaut moqueries et exclusion sociale. La rencontre avec le système scolaire chilien tel qu’il est conçu actuellement (dans la logique d’une société qui s’est bâtie sur l’anéantissement des cultures des peuples originaires) rompt la transmission. À leur retour de l’internat, les enfants refusent de parler mapuzugun.

Évidemment, le mode de vie mapuche traditionnel va totalement à l’encontre des prescriptions du libéralisme dominant au Chili. Imaginez les entreprises de celulosas penser leur exploitation des forêts dans le respect de la nature. Et, comme le font les Mapuches qui vivent selon les coutumes de leurs ancêtres, demander à la nature, la tierra madre, la permission de lui prendre ce dont elles ont besoin, et seulement ce dont elles ont besoin…

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Pourrait-on imaginer cependant que l’État chilien permette aux Mapuches qui souhaitent vivre selon leurs traditions, leurs croyances, leurs valeurs, ou tout simplement sur leurs terres, d’avoir accès à des infrastructures qui leur facilitent la vie, comme à tous les citoyens chiliens ? On a l’impression que ceux qui ont choisi (ou pas !) cette voie sont proprement délaissés.

Les Pehuenches qui, comme cette famille, vivent encore au cœur de Conguillío, peuvent rester quatre à six mois coupés du monde par la neige, l’hiver. Ils doivent alors marcher trois heures (contre 45 mn en temps normal) pour rejoindre la route sur laquelle il pourront prendre la micro (un petit transport en commun), puis un bus pour Temuco, la grande ville la plus proche.

Et quand ils sont malades, se demande-t-on ? Eh bien il arrive qu’ils y restent, comme la femme du lonko chez qui nous pique-niquons l’air de rien. Ils n’ont pour alimentation, tout l’hiver, que du pain fait à partir de farine de pignons et du maté, cette infusion énergisante très prisée en Argentine. Les pommes de terre, les tomates, le maïs, les pommes, c’est du luxe, et l’on comprend mieux, a posteriori et grâce aux informations données par Marta, la réaction que suscite le fait de laisser le reste de notre déjeuner, avocat ou citron, comme s’il s’agissait d’un trésor inespéré. Désagréable prise de conscience… de notre inconscience.

Dédicacé aux Pehuenches amateurs qui tapas.


Références

– Site officiel du parc de Conguillío (en espagnol).

– Toponymie du Chili (en espagnol).

– Site de la communauté du lac Budi qui accueille des touristes (en espagnol).

– Site de la ruka Melilef, à Melipeuco, près du parc Conguillío, pour découvrir la culture mapuche avec Marta et Carlos (en français, anglais et espagnol).

– Padreo CAYUQUEO, Solo por ser indios, fiche du livre, éd. Catalonia, 2012 (en espagnol).

– Pilar ÁLVAREZ-SANTULLANO B. et Amílcar FORNO S., « La inserción de la lengua mapuche en el currículum de escuelas con educación intercultural: un problema más que metodológico », Alpha, nº 26, juillet 2008, p. 9-28, consulté le 16 avril 2013 (en espagnol).

– Omar GARRIDO PRADENAS, « Influencia de la escuela en la pérdida de la identidad cultural: el caso de la educación indígena en la región de la Araucania »Tarbiya, nº 19, 1998, p. 7-29, consulté le 16 avril 2013 (en espagnol).

– CENTRO DE DOCUMENTACIÓN MAPUCHE, « Inauguran proyecto de electrificación rural en comunidad mapuche de la cordillera de La Araucanía », 16 juillet 2012, consulté le 16 avril 2013 (en espagnol).