colon-noir

Mise à jour : la vidéo dont il est question ici est indisponible au 13 juin 2013.
Cet article est également paru sur mon blog Mediapart.

Il est très peu probable, malgré les discriminations dont les peuples originaires du Chili sont victimes, que la plus grande compagnie aérienne du Chili, LAN, aurait trouvé drôle de caricaturer un Indien en l’affublant des pires attributs par lesquels les fantasmes de colons ont pu le caractériser (pour ne pas dire le déposséder de sa nature humaine) pour le faire apparaître à l’intérieur d’un tutoriel à destination des voyageurs cherchant à utiliser les points accumulés au cours de leurs voyages en avion pour payer un trajet.

Sans doute que, quand bien même l’idée eût été proposée par un-e communicant-e, elle aurait été rejetée par un-e de ses collaborateurs ou responsables bien avant qu’il soit même envisagé de réaliser le projet tel quel.

Mais prenons un Noir (un autre autre que l’Indien, un autre encore plus autre, rarement croisé au Chili), et les manifestations les plus extrêmes de déshumanisation sont à l’œuvre sans l’ombre d’une prise de conscience de la domination qui s’exerce.

Pour ceux qui ne parlent pas espagnol et avec l’espoir que la vidéo dont il est question ici, « ¡Canjear tus KMS. LANPASS es muy simple! » soit rapidement retirée de leur site Internet et de YouTube (on peut toujours rêver), voilà de quoi il s’agit (la vidéo dure 3’16’’). 

Précisons avant toute chose que LAN a choisi pour sa communication de mettre en scène des doigts. Des doigts avec des yeux, une bouche et des vêtements. Des doigts blancs puisqu’au Chili, la peau « rouge » n’est pas franchement représentée, et la peau « noire » carrément inexistante. Sauf dans cette vidéo.

1. La vidéo 

Première image, apparaît le doigt/personnage blanc, chargé de nous expliquer comment utiliser nos kilomètres LAN. Choix pour le moins curieux et qui crée forcément une attente chez le spectateur : il est doté d’un chapeau qu’on pourrait assimiler à celui que portaient les colons européens en Afrique.

On comprend mal quel peut être l’intérêt (qui plus est pour expliquer à ses clients comment régler leur billet d’avion) pour une compagnie aérienne d’utiliser ce symbole de l’oppression blanche. Certes il renvoie à celle des Européens en Afrique, mais ceux-ci n’ont pas été en reste en Amérique du Sud. Les Mapuches en paient encore les conséquences aujourd’hui (l'État chilien est d'ailleurs passé le 29 mai dernier devant la cour interaméricaine des droits de l'homme pour utilisation abusive de la loi antiterroriste et pour discrimination à l'égard de Mapuches [1]).

 deux-doigts

Arrive un autre doigt, noir. (Le chapeau dit donc à la fois : « Il s’agit d’un colon », mais « Ce n’est pas nous »). Réaction du doigt chapeauté :

—  Ha ha, qu’est-ce que t’es bronzé ! Tu reviens des Caraïbes ?

Supposition du doigt blanc : « Tu es des miens [car le Blanc est à la couleur de peau ce que l’homme est au sexe : l’universel, le neutre, la référence par défaut – du moins est-ce ainsi que les dominants ont construit nos représentations [2], d'ailleurs il semblerait au passage que nous ayons affaire à deux hommes...]. Donc, pour avoir ce teint bronzé, tu es parti te dorer la pilule au soleil. »

— ...

Notons que son « interlocuteur » n’a toujours pas prononcé un mot – cela dit, contrairement au doigt chapeauté, il n’a pas de bouche. Ceci doit expliquer cela. Pas d’yeux non plus. Dépourvu de la faculté de parler et de fenêtres de l’âme, il n’est pas vraiment humain, finalement.

—  Non ?

Erreur, le doigt chapeauté l’entend : le doigt sans bouche doit donc se faire comprendre d’une manière qui échappe à l’internaute.

—  Ah, désolé !

Roulement d’yeux difficilement interprétable – on sent bien qu’on n’est pas tout à fait sur la même longueur d’ondes que les communicants de LAN. Est-ce un « Bon sang mais c’est bien sûr, que je suis bête ? », un « Mon Dieu mais que fait-il là ? », accompagné d’un « Il va falloir tout lui expliquer » ?

—  Alors, tu devrais aller aux Caraïbes !

Euh, pourquoi ? C’est un endroit fabuleux ? (version optimiste) Tu serais mieux là-bas ? (version inquiète, il est vrai que le soleil est particulièrement dangereux au Chili) Chacun chez soi ? (version pessimiste) Là-bas ils sont comme toi ? (version raciste qui s’ignore et se cache derrière l’apparente neutralité de sa constatation [3]).

— ...

—  Quoi ?

L’autre n’a toujours pas émis un son mais manifestement, en tendant l’oreille, notre professeur le colon peut l’entendre.

—  Tu n’as pas d’argent !

Ah, et de toutes les situations dans lesquelles LAN aurait pu mettre en scène un Noir, il fallait que ce soit celle-là. Eh oui, le Noir n’a pas d’argent (il faut dire que les Blancs ont tout fait pour – un exemple parmi d'autres : l’histoire d’Haïti, sommé de payer un dédommagement aux colons, en l’occurrence la France, pour son indépendance pourtant gagnée au prix de nombreuses vies. Dédommagement qui l'a laissé exsangue [4]).

Heureusement, rassurez-vous, il s’avère que le doigt noir a voyagé en avion par le passé, et donc cumulé des kilomètres à convertir : il fait oui de la tête – car il peut communiquer, même si c’est sans le secours d’un langage articulé. Il va pouvoir acheter son billet, voyons donc comment (un long blabla s’ensuit). 

Une fois l’orateur arrivé au bout de son explication, pouf ! Le doigt noir se transforme en... cannibale. Enfin, en cannibale, c’est-à-dire en la représentation du cannibale que l’Occident s’est construite et a diffusée à foison : un Noir dont la chevelure crépue renferme un os (il est vrai qu’il y eut du cannibalisme dans les Caraïbes. Mais chez les Indiens d’Amérique aussi. Et en Polynésie. Et en Europe. [5] Mais oublions tout ça et simplifions, sinon on ne va pas rigoler beaucoup : les Noirs ont donc toujours le monopole du cannibalisme). Il présente également des peintures sur le visage et un collier qui fait du bruit (à 1'50'').

Réaction faussement enthousiaste de notre colon pédagogue que voilà tout tremblotant, craignant déjà pour sa vie :

— Ça y est, tu es un superdoigt !

Oui, parce qu’un client est un doigt, et quand il achète un voyage avec des kilomètres LAN, il se convertit en superdoigt – un doigt avec une bouche et des yeux –, le doigt au chapeau étant à ce titre déjà un superdoigt.

os

—  Maintenant que j’ai une bouche, j’ai une question à vous poser.

Le doigt noir a parlé ! C’était donc bien le manque de bouche qui l’empêchait de parler. L’achat d’un billet l’aurait-il rendu plus humain ? Oui et non, puisque ses yeux roulent dans tous les sens et qu’il laisse échapper des sons caractéristiques de sa nature primitive et sauvage : ses propos sont entrecoupés de « hé, hé » très aspirés et très bas. Et il parle en rimes (du moins dans la version originale). Sans doute une manifestation du légendaire sens de la musique et du chant de sa « race ».

Notons également que le doigt noir vouvoie le doigt blanc, tandis que celui-ci le tutoie. Le tutoiement est chose courante au Chili. En revanche, il n'y a pas de raison que le tutoiement non réciproque ne relève pas de rapports inégaux, comme c'est le c'est le cas en France.

—  Vous auriez une serviette de table, par là ? Hi hi, houga houga.

Oui, « houga, houga ». C’est un cannibale, on vous dit. Étrange mélange : il ne se contrôle déjà plus, et pourtant il prend le temps de demander poliment un objet qu’on aurait eu tendance, au vu les stéréotypes utilisés, à attribuer au colon.

—  Une serviette de table ? Euh, non...

Le pauvre doigt blanc n’en mène pas large, son enthousiasme de départ aurait-il été forcé ? Ce n’est pourtant pas faute d’avoir voulu civiliser l’autre à coup de tutoriel. Mais l’autre, malin et demi, a feint la civilité (tandis qu’à l’inverse, les exhibés des zoos humains ont feint la sauvagerie pour répondre aux attentes de l’Occident [6]) pour assouvir ses bas instincts, qui sont toujours son essence même [7].

Toujours est-il qu’à présent le doigt blanc serre les dents en espérant éviter le pire. Il a bien compris à qui il avait affaire. Il a lu Tintin au Congo du Belge Hergé et Tarzan de l'Américain Edgar Rice Burroughs.

— Je peux vous demander autre chose, hi hi !

(Il s'exprime avec un vocabulaire tout chilien, le barbare, puisqu’il veut « hacer otra preguntita ».) Pas contrariant, le steak en puissance lui répond :

— Oui.

— Je reçois un ticket pour justifier de mon achat ?

Ma parole, voilà le fourbe en train d’essayer à nouveau de se faire passer pour civilisé. Soulagement du doigt blanc, ravi d’en revenir aux questions de départ (oui, pourquoi les a-t-on quittées, d’ailleurs ?) et de se voir s’offrir un divertissement, qui lui explique la chose avec une décontraction qui ne laisse aucunement deviner par quelles affres il vient de passer.

Évidemment, le cannibale fomente quelque chose : on voit bien qu’il a les yeux qui plissent. Il fait semblant d’écouter puis se retire sournoisement, tandis que l’autre poursuit naïvement son exposé. Hors champ, on entend les mêmes sons qu’il ne pouvait s’empêcher d’émettre en parlant.

Du strict point de vue de la communication, on comprend mal comment le client de LAN peut ne pas être diverti de l'information qu'il recherche par une intrigue pour le moins troublante et sans aucun rapport avec le sujet.

Le doigt colon ne paraît pas troublé par le retour du doigt cannibale, qui s’est noué une serviette de table autour du cou. (Il ne comprend rien ou quoi ? La couleur de la peau, l’os, la serviette ! Tout y est ! Il ne s’intéresse pas à tes histoires de billets d’avion !) Le cannibale repart en émettant toujours ses expirations inarticulées, et revient, l’air mauvais, armé... d’une fourchette et d’un couteau (ben oui, ça a beau être un cannibale, il a décidément un étonnant côté « civilisé »), dirigés vers sa future pitance :

— Bon, et c’est tout ?

cannibale

— Oui, mon ami !

Ah ça y est, le doigt blanc a re-compris, les tremblements reprennent de plus belle. Malinou, l’asticot, il donne au doigt cannibale la bonne idée de se payer un restaurant avec l’argent économisé grâce à l’opération qui devrait nous occuper dans ce qui, rappelons-le, est un tutoriel destiné à acheter des billets avec sa fidélité de voyageur.

— Non, je préfère prendre à emporter pour le voyage. Hou, hou, hou, hounga, houga !

C’est qu’il a jusqu’au sens de l’humour, le cannibale, sous ses dehors primitifs ! Le côté clown bon enfant du Nègre, sans doute [8]. 

Slogan final : « Il n’y a que sur lan.com que ton doigt se convertit en superdoigt. »

Il n’y a que sur lan.com qu’un banal tutoriel se convertit en une magistrale manifestation de racisme.

 image-video-site

La vidéo telle qu'elle apparaît sur le site de LAN

Quelle est l’intention des communicants de LAN ? C’est bien difficile à dire, tant la vidéo est absurde. Sûrement de faire de l’humour à peu de frais, en faisant – comme c’est original, comme c’est civilisé –, du Noir un cannibale. Certes, le rôle de colon n’est pas des plus faciles à porter, lui aussi étant un sacré barbare, mais un barbare qui s’ignore. Eh oui. Et c’est drôlement confortable, d’ignorer son caractère barbare, son racisme. 

Au cas où l’un-e des communicant-e-s de LAN, convaincu-e que ceci n’est pas une vidéo raciste, qu'on est trop civilisé pour ça, chez LAN, qu'on joue juste le jeu de l’humour sur fond de stéréotypes, lise ces mots et soit prêt-e à entendre un autre point de vue sur le sujet, je ne manquerai pas de lui donner quelques pistes de réflexion dans des articles à venir.


Références

[1] Véronique GAYMARD, « L’État chilien devant la justice pour violations des droits des Mapuches », RFI, 29 mai 2013, consulté le 2 juin 2013. La résolution de la cour interaméticaine des droits de l'homme à ce sujet est disponible en ligne sur son site.

[2] Voir le texte de l'Américaine Peggy McIntosh sur le privilège blanc et le privilège masculin : « White Privilege: Unpacking the Invisible Backpack », traduit et présenté par Colette Charlier en français sur le site de l'association Mille Bâbords, consultés le 2 juin 2013.

[3] Voir « La construction de l'autre », entretien de Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn avec la sociologue et philosophe Christine Delphy, publié dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011 et disponible sur l'excellent site Les mots sont importants, consulté le 2 juin 2013.

[4] Louis-Philippe DALEMBERT, « Haïti, la dette originelle », Libération, 25 mars 2010, consulté le 2 juin 2013.

[5] ZAF, « L'anthropophagie au Paléolithique. Cannibalisme dans la Préhistoire », Hominides.com, site français alimenté entre autres auteurs par des chercheurs du CNRS et du Musée national d'histoire naturelle, consulté le 2 juin 2013.

[6] « L'envers du décor », site Deshumanisation.com, consulté le 2 juin 2013.

[7] « Nègre sauvage », site Deshumanisation.com, consulté le 2 juin 2013.

[8] « Nègre-clown », site Deshumanisation.com, consulté le 2 juin 2013.