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De Rapa Nui – nom originel de l’île de Pâques – tout le monde a en tête l’image de ces statues hiératiques qu’on appelle les moais. Leur vigilance s’exerce sur chaque recoin de l’île la plus isolée du monde, témoins d’un passé à la fois riche et mystérieux : d’où viennent les habitants de l’île de Pâques ? Comment ont-il pu atteindre ce minuscule triangle de terre, situé au beau milieu du Pacifique ? Comment ont-il dressé les gigantesques moais sur une île si dépouillée ?

Les hypothèses les plus folles ont été émises – l’île serait une pointe émergée du continent perdu de Mu ou de l’Atlantide, les moais l’œuvre d’extraterrestres… –, qui n’ont rien expliqué. Si le mystère perdure, c’est en partie parce que ses vestiges les plus aptes à transmettre l’histoire pascuane refusent de parler, à l’image des moais aux lèvres pincées. Il existe en effet des objets couverts de pictogrammes toujours indéchiffrés, qui ont suscité bien des espoirs. Parmi eux, des tablettes sacrées paradoxalement taxées de « parlantes », dont les linguistes cherchent toujours à percer le secret. Elles sont appelées « kohau rongo rongo » en rapanui – « kohau » renvoie au bois dont étaient fabriqués les canoës et « rongo rongo » signifie « grand message ». D’après ce qu’en dit la tradition orale, les signes ont été tracés recto verso sur du bois poli, à l’obsidienne ou à la dent de requin.

L’écriture qui couvre ces tablettes relève d’un système de boustrophédon, un nom certes cryptique, mais au sens très terre à terre, et qui renvoie à une réalité connue (ça été le cas du grec, par exemple). Il désigne une écriture qui change de sens de lecture d’une ligne à l’autre, à l’image du mouvement du bœuf qui laboure le champ de gauche à droite puis de droite à gauche. Dans le cas du rapanui, il s’agit plus précisément d’un boustrophédon inversé, c’est-à-dire qu’il faut retourner la tablette à 180° d’une ligne à l’autre pour pouvoir les lire. Une manière de s’assurer de ne pas sauter de ligne, puisqu’il est plus difficile de s’assurer de la continuité d’une série de pictogrammes que d’une écriture syllabique…

rongo_rongo_extrait_tabletteDétail d'une réplique de tablette de rongo rongo, photo A. Magot

Bien moins connues que les moais, mais objets d’une fascination durable elles aussi, ces tablettes suscitent une grande effervescence chez les chercheurs. Les linguistes s’accordent à reconnaître qu’il s’agit d’un type d’écriture unique au monde, fait d’autant plus extraordinaire qu’il se rapporte à l’histoire extrêmement récente (l’île a été peuplée vers 400 après J.-C.) d’un lieu particulièrement isolé (à 2 000 km de Pitcairn, 3 700 km des côtes chiliennes et 4 100 km de Tahiti). Chacun se rêve Champollion devant ces signes anthropomorphes, zoomorphes, géométriques ou autres, dont on espérait qu’ils nous éclairent sur l’histoire des Rapanuis.

L’origine de cette écriture ne se perd donc pas dans la nuit des temps. D’autant moins qu’elle remonterait aux années qui ont suivi l’acte d’annexion que les Espagnols ont fait signer aux Rapanuis en 1770. Les anciens y ont tracé des traits reprenant les motifs de pétroglyphes (des dessins gravés dans la pierre qu’on trouve sur différents sites de l’île), dans une aire où l’écriture n’avait pas cours. On a trouvé des signes semblables sur divers objets, dont des pectoraux et des bâtons.

Sur l’écriture rongo rongo, l’imagination des anthropologues a été sans limite : ils en ont fait la descendante de versions anciennes de l’inca, du chinois, de l’hébreu, du phénicien, voire l’ont considérée comme un vestige de la bibliothèque du continent perdu de Lémurie… Ces hypothèses fantaisistes ont été disqualifiées tour à tour.

Pourtant, nombreux sont ceux qui ont cherché à confronter certaines de ces tablettes à la connaissance de Rapanuis qui pouvaient réciter certains textes sacrés. C’est, entre autres tentatives, celle de l’évêque de Tahiti « Tepano » Jaussen, le premier à avoir cherché à les lire, qui recueillit les récitations de Metoro Tau‘a Ure dans les années 1870. Dans les années 1910, l’archéologue anglaise Katherine Routledge a récolté des informations auprès de la population dans ce même but. Mais des incohérences de taille ont invalidé chacune des traductions successivement proposées. La seule tablette identifiée représente un calendrier lunaire, mis au jour par Thomas Barthel en 1958… que l’on ne sait pas lire pour autant.

Depuis, les recherches se poursuivent. Il y a quelques années, le linguiste Steven Fischer a cru trouver la pierre de Rosette du rongo rongo dans le bâton du Musée national d’histoire naturelle de Santiago, sur lequel est gravée la plus longue série de signes découverte à ce jour (environ 2320). Il l’a en effet mis en relation avec le texte qu’avait chanté le Rapanui Daniel Ure Va`e Iko, quand en 1886, William J. Thompson lui avait présenté le même bâton. Fischer y a décelé une triade de base, introduite par un « suffixe phallique », comme il l’appelle joliment (il s’agit d’une silhouette dotée d’un phallus en érection), qui aurait indiqué la copulation de deux éléments en engendrant un troisième. Cela l’a amené à conclure qu’il s’agirait d’un chant de création. La logique de son analyse a été remise en question par le linguiste Jacques Guy, qui insiste sur le fait… que l’on sait très peu de choses du rongo rongo. Même la nature des textes étudiés (chants, tables généalogiques, proverbes…) relève de simples spéculations. Maururu*, nous voilà bien avancés !

Il faut dire que de nombreux obstacles se dressent sur la route des chercheurs. Seule une partie de la population était initiée à la lecture du rongo rongo. Il s’agissait des « tangata (homme) rongo rongo » ou « maori (maître) rongo rongo ». Ils auraient utilisé les tablettes lors de la compétition annuelle liée au culte de l’homme-oiseau. Malheureusement, ils ont fait partie des hommes en âge de travailler faits esclaves par le Pérou en 1862. La plupart ont disparu loin de Rapa Nui, sans pouvoir transmettre leur savoir. Une petite quinzaine seulement est revenue, mal accompagnée puisqu’elle ramenait de son voyage la variole.

petroglyphe_orongoPétroglyphe d'homme-oiseau, sur le site d'Orongo

Il faut donc s’en remettre à ces quelques objets qui nous sont parvenus, un corpus particulièrement étroit. Si les tablettes étaient très présentes à l’époque où les missionnaires sont arrivés, dès lors qu’ils ont christianisé la population, et diabolisé ces tablettes sacrées que certains ont alors refusé de lire, leur nombre a chuté. Beaucoup auraient brûlé, à cette époque ou lors du conflit qui a opposé la tribu des Longues Oreilles et celle des Petites Oreilles. Le musée anthropologique Père-Sebastian-Englert de Rapa Nui ne dénombre que 28 objets avec inscriptions, dont 14 tablettes complètes (certains affichent une version plus récente du rongo rongo). Cela représente en tout et pour tout 15 000 signes environ, parmi lesquels on a identifié 120 signes de base, et 1 200 signes composés. Une base trop faible pour pouvoir en tirer des conclusions fiables.

Ces obstacles pourraient être déjoués par l’existence d’une véritable pierre de Rosette du rongo rongo, qui permettrait la mise en parallèle de deux textes semblables, l’un en rongo rongo, l’autre dans une langue connue. Mais il n’existe rien de tel, pas même une illustration sur laquelle les linguistes pourraient appuyer leur interprétation.

Enfin, ceux dont les recherches font le parallèle avec le rapanui actuel savent qu’il est mêlé de tahitien, et qu’il leur manque la connaissance du proto-rapanui, celui de l’époque des tablettes, pour s’approcher au plus près du rongo rongo.

Tous ces obstacles rendent bien des linguistes pessimistes quant à la possibilité de déchiffrer un jour l’écriture des tablettes. D’ailleurs, si elle est intraduisible, n’est-ce pas tout simplement parce qu’il ne s’agit pas d’une écriture ? Sa nature pose en effet question. Il s’agirait d’une proto-écriture, d’un système mnémotechnique, ce qui fait qu’on traduit parfois « kohau rongo rongo » par l’expression « tablette de récitation ». Les rongo rongo seraient un support à la mémoire, un mélange de pictographique et de phonétique, bref, un véritable rébus. Voilà qui devrait mettre tout le monde d’accord…

* « Merci » en rapanui.

Cet article est également paru le 26 mai 2011 dans le magazine culturel en ligne Micmag, sous le titre Voyage vers l'un des mystères de l'île de Pâques : le rongo rongo.


Sources

BETTOCCHI, Lorena, « Linguistes et lecture du rongorongo » (en français) [sans date].

GUY, Jacques, « Les énigmes de L'écriture : les tablettes de l'île de Pâques » (en français), « The Easter Island Tablets » (en anglais) [sans date].

Fischer, Steven Roger, « Easter Island's Rongorongo Script » (en anglais) [sans date].

Musée anthropologique Père-Sebastian-Englert, Guide culture rapa nui, éd. Museum Store [sans date].