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2006 : la révolte des « pingüinos »

Non, les étudiants chiliens ne cherchent pas à voler la vedette aux étudiants québécois en invoquant un printemps (primavera) tout à fait absent en ces terres australes. Ils poursuivent un mouvement qui trouve ses racines en 2006 et soutiennent des revendications mettant en cause la même logique libérale.

L’année 2006 a été celle de la révolte de ceux qu’on appelle les pinguïnos, les pingouins – non que le Chili ait dû subir l’ire de ce charmant volatile, mais il se trouve que la plupart des lycéens chiliens portent l’uniforme, la plupart du temps voué au noir et blanc, d’où le surnom qui leur colle aux vêtements. À l’époque les lycéens protestaient contre la suppression des tarifs scolaires pour les transports, le fait de devoir payer l’examen d’entrée à l’université, et la munipalización (le transfert de gestion des lycées de l’État aux municipalités, héritée de Pinochet). Michèle Bachelet était au pouvoir, les lycéens ont obtenu gain de cause pour les deux premières revendications, et des promesses toujours non tenues pour la troisième.

Une mise en cause du libéralisme et de la logique de profit

Ça a sans doute été le début d’une prise de conscience qui s’est faite de plus en plus aiguë. Et l’arrivée au pouvoir du milliardaire Sebastián Piñera n’y est pas pour rien. Sa fortune et ses idées doivent beaucoup à l’héritage ultralibéral de Pinochet (rappelons au passage que la Constitution actuelle au Chili date de la dictature et n’a pas été remplacée depuis).

Contester cet héritage, comme l'ont fait les étudiants l'an dernier, n'a rien d'anodin. Il suffit pour s'en convaincre de voir l'arsenal répressif qui s'est mis en place lors des manifestations, et celui que le gouvernement a préparé dès le mois d'octobre 2011 en déposant le projet de loi dite Hinzpeter (voir article du 9 juillet 2012). Au Chili se pose ainsi la même question qu'au Québec au sujet de la loi 78 : « Comment et pourquoi en est-on arrivé à une loi brimant la démocratie, qui reconnaît par son existence même la dégénérescence de la grève étudiante en une grave crise sociale ? », question posée par l’universitaire québécoise Piroska Nagy, dont je conseille la lecture de l’article sur Mediapart, qui met particulièrement bien en lumière les enjeux de ces confrontations. 

Le réalisateur Cristián del Campo Cármaco a entrepris de raconter dans son documentaire La primavera del Chile (Le printemps du Chili), l’histoire de ce mouvement, un mouvement qui réclame la remise à plat des principes mêmes qui gouvernent aujourd’hui la société chilienne. Il a choisi un sous-titre éloquent à cet égard : « El despertar de un pueblo a través de la lucha de sus estudiantes » (Le réveil d’un peuple à travers la lutte de ses étudiants).

Car finalement, derrière leur exigence d'« une éducation gratuite et de qualité pour tous », il y a la remise en question du libéralisme tel qu’il est pratiqué au Chili depuis la dictature. À une jeune génération qui réclame un financement public de l’éducation, Piñera répond, de manière tout à fait disproportionnée, et sans rien remettre en question de sa logique : on vous aidera à payer vos études en baissant les taux d’intérêt des crédits que vous devez contracter pour les payer.

Une logique d’« utilisateur-payeur » également remise en question par les étudiants québécois, qui refusent la politique de Jean Charest. Cette même logique libérale à présent à l’œuvre (même si ce n’en sont que les prémices, les fondations en sont acceptées) en France, depuis l’application de la LRU. Il y a pourtant une alternative bien connue : payer des impôts selon ses moyens pour financer des services publics qui répondent aux besoins essentiels de la population. Mais ça ne peut se faire que dans un pays où l’on donnerait une vraie place à l’État.

L'Université et la grève : un lien historique

Piroska Nagy, professeure d’histoire du Moyen Âge à l’Université du Québec à Montréal, rappelle à juste titre l’histoire de l’université de Paris, créée au XIIIe siècle et qui a fait valoir ses principes après une grève de trois années :

« À l’origine de la fondation de l’université de Paris, il y eut une association jurée d’intérêts communs, l’universitas formée ensemble par les étudiants et les maîtres à l’aube du XIIIe siècle, pour défendre leurs droits et leur autonomie intellectuelle face aux autorités de l’Église, de la royauté et de la ville. De cette association professionnelle, l’institution qu’on connaît n’est née que peu à peu, à travers d’âpres luttes avec les pouvoirs. La Grande Grève de l’Université de Paris, qui a duré de 1229 à 1231, où maîtres et étudiants ont fait sécession de la ville pour tenir les cours ailleurs (!), s’est terminée par l’octroi par le pape Grégoire IX de la Bulle Parens Scientiarum le 13 avril 1231, reconnaissant de manière définitive l’autonomie juridique et intellectuelle de l’université. »

Une histoire qu’il est bon de rappeler pour mesurer que les enjeux sont de taille depuis les tout débuts de l’Université, autant sur la question de son indépendance que sur celle de la possibilité donnée à chacun d’y accéder.

« Le meilleur prophète du futur est le passé » : l'œuvre des Chicago Boys

Avant d’entreprendre l’histoire du mouvement étudiant de 2011, Cristián del Campo a pris ce parti du rappel de l’histoire du Chili des dernières décennies, en commençant par le souvenir de l’existence d’une éducation gratuite au Chili, dans les années 1950. Tout a été renversé avec la dictature d’Augusto Pinochet, qui n’avait pas de programme économique défini, et se retrouvait face à une crise importante.

Le Chili a été le laboratoire d’une politique économique conçue par ceux qu’on appelle les Chicago Boys, des économistes chiliens formés aux États-Unis aux idées de Milton Friedman (l'université de Chicago étant emblématique à cet égard). Ils prônent la privatisation, la dérégulation, l'anti-étatisme. Parmi eux, un certain José Piñera, frère de l'actuel président Sebastian Piñera et grand avocat de la privatisation des retraites. 

Le réalisateur en appelle à des sociologues et des historiens, aux porte-parole étudiants et lycéens de Santiago, Concepción, ou Valparaíso, pour nous raconter l'histoire du mouvement étudiant de 2011, ses enjeux et ses rapports de force. Il a filmé depuis le tout début les principales rencontres entre gouvernants et représentants des lycéens et étudiants comme les principales manifestations qui ont jalonné le mouvement.

Une synthèse bienvenue à l’heure où l’on s’interroge sur le pourquoi du peu de répercussions qu’un mouvement étonnamment durable et puissant paraît avoir eues sur la société chilienne. Nous le verrons dans une interview du réalisateur à paraître prochainement, sa grande vertu aura été pour le moins de réveiller une grande partie des citoyens chiliens.

 


Références

– Site du film La primavera de Chile de Cristián del Campo (2011), Productions El Faro (en espagnol et en anglais). Voir la bande-annonce (en espagnol).

– Piroska NAGY, « La loi 78 ou l’asservissement de l’université québécoise », Mediapart, 22 mai 2012 (en français).

– Sergio GREZ TOSO, « Chile 2012 : el movimiento estudiantil en la encrucijada / Chili 2012 : le mouvement étudiant à la croisée des chemins » , Le Monde diplomatique édition chilienne, janvier-février 2012 (en espagnol et en français).

– « Documental La primavera de Chile sale en busca de un final feliz », Lanacion.cl, 23 décembre 2011 (en espagnol).

« Cristián del Campo, director de La primavera de Chile : "El gran triunfo del movimiento fue despertar a un país dormido" », Humornegro.com, 15 mai 2012 (en espagnol).