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Faculté d'art et de sciences humaines, université de Concepción, juillet 2011.

Actuellement, au Chili, les universités sont bloquées (« en toma »). Les étudiants demandent un accès plus démocratique aux études supérieures. Cela suppose entre autres modifications de faire en sorte que l’éducation ne soit pas un lieu de profit pour les entreprises (voir article du 4 juillet 2011).

C’est la loi générale des universités, créée sous Pinochet, qui a ouvert la voie à la privatisation du supérieur en 1981. Depuis lors, comme le montre le cas de l’Universidad del Desarrollo, les liens entre les centres de recherche et les groupes économiques sont de plus en plus grossiers. À travers les revendications actuelles d’études gratuites et de qualité, on retrouve aussi l’idée que quand la recherche et l’enseignement supérieur deviennent une source de profits pour les entreprises, la mission de l’Université est en péril. 

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No más lucro ! (Assez de profits !), UdeC, juillet 2011.

Difficile de ne pas faire le parallèle avec la bataille qui a commencé en France il y a quatre ans avec l’adoption de la « Loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités », plus communément (et paradoxalement) appelée « loi d’autonomie des universités », votée le 10 août 2007 (oubliant sans doute que les principaux concernés étaient en congés) et entrée en application en 2008. Elle aussi a soulevé de nombreux blocages et de nombreuses manifestations, qui ont fait l’objet, comme au Chili, de répression policière et de mesures disproportionnées.

Pour couvrir toutes les conséquences de la loi française, il faudrait parler des conditions de la nouvelle « gouvernance » des universités, du nouveau statut de PDG du président d’université, de l’ouverture du conseil d’administration aux chefs d’entreprise, de l’introduction des contrats de droit privé, du nouveau statut des enseignants-chercheurs, de leur mode de recrutement, du CNRS transformé en agence de moyens, de l’AÉRES (Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) aux méthodes douteuses, du classement de Shanghaï aux critères peu pertinents... Vous en trouverez une analyse détaillée sur le blog de l’angliciste Bernard Gensane, par exemple.

Il ne s’agit donc ici que d’un point de vue très partiel des enjeux de la LRU, qui permet de faire un parallèle avec la situation chilienne, mutatis mutandis, comme on disait chez les Romains.

Qu’est-ce que l’autonomie ? Prenons notre bon vieux Larousse. « Autonomie : possibilité de décider, pour un organisme, un individu, sans en référer à un pouvoir central, à une hiérarchie, une autorité ; indépendance. L’autonomie des universités. » (Un pressentiment, en cette année 2006 ?)

Qu’est-ce qu’inaugure la LRU ? La responsabilité (la liberté, diront certains...) pour les universités de trouver des moyens de subsistance et de développement autres que le financement public. De manière très pratique, ça se traduit par la location de leurs locaux (qui ne sont donc plus disponibles pour leurs propres activités) et le « tissage de liens » par le biais de fondations privées, avec des entreprises qui deviennent les premiers financeurs des études mises en place... au service de leurs besoins immédiats.

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Yo no cobro por el arte. Ellos cobran por educarte » (Je ne touche rien
pour mon art. Eux encaissent en t'éduquant), UdeC, juillet 2011.

Tout cela au nom de la lutte contre un chômage qui viendrait de l’inadaptation de l’Université aux besoins immédiats du marché. Remarquons ce magnifique postulat sous-jacent qui transfère à l’Université la responsabilité d’un chômage qui serait totalement indépendant des choix économiques des entreprises et des choix politiques des gouvernants. La voilà sommée d'y trouver une solution. Comme l'explique un chimiste (voir le film cité plus bas) habitué à travailler avec des entreprises – car les partenariats avec le privé existent depuis longtemps – la pression du capitalisme financier sur l'industrie se répercute sur l'Université, et le niveau de rentabilité qu'exige actuellement la bourse a tendance à détruire les partenariats plutôt qu'à les renforcer. Ils s'étiolent, tandis qu'aucune évaluation de la politique de soutien public aux entreprises privées ne vient apporter de contradiction à la logique qui prévaut.

En France, fini le temps du partenariat, la transformation de l'Université en prestataire de services est effective. À l’université Lyon-III, L’Oréal finance une licence professionnelle « Vente de cosmétiques ». L’université de Rennes-I forme des cadres pour Carrefour, l’université Paris-XIII travaille pour Capgemini, l’université de Cergy-Pontoise roule pour la Société Générale. Cette année ont été créés les prix AEF (du nom d'une agence de presse spécialisée dans l’enseignement et l’emploi) « Universités Entreprises », qui récompensent ces partenariats d’un drôle de genre.  Le deal ? Des emplois en l’échange d’une formation ad hoc.

Voilà les universités chargées de la formation d'une main-d’œuvre qu’on espère débrouillarde, puisqu'elle se retrouve bardée d’un diplôme dont la date de péremption est proche. À moins de croire que les entreprises, avec le sens de l’intérêt public et l’altruisme qui les distinguent, feront tout pour conserver un emploi à ces travailleurs dévoués le jour où la branche sera transformée, où l’entreprise sera revendue, où, concurrencés par une main d'œuvre étrangère meilleur marché comme ça a été le cas dans l'informatique, ils devront se reconvertir. 

Avec un peu de mécréance (et beaucoup d'objectivité), on pourrait voir dans cette logique une soumission de l'activité de l’Université aux besoins immédiats des entreprises, et un transfert à l’Université du coût et de l’organisation de la formation professionnelle, au

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Peinture murale de l'Umlem, Unidad muralista luchador Ernesto Miranda,
« Educación gratis al servicio del pueblo » (Éducation gratuite au service du peuple),
UdeC, juillet 2011.

Mais au fait, quelles sont ces missions ?

L’élaboration du savoir à travers la recherche ? Ce n’est plus la communauté des chercheurs mais l’État qui détermine les domaines qui méritent d’être explorés, à travers une agence de financement, l’ANR (Agence nationale de la recherche), qui ne dispose pas de conseil scientifique, et sur la base de projets ciblés. Il devient urgent de répondre aux préoccupations de l’État à un moment donné, sans l'aval des scientifiques.

La transmission d'un savoir de haut niveau ? Avec la LRU, on inflige une « punition » aux enseignants-chercheurs (métier à double fonction, indispensable à la qualité de l’enseignement) dont les recherches ne plairaient pas, sommés de consacrer plus de temps à l’enseignement (belle valorisation de ce métier)... et moins de temps à la recherche (difficile d’assurer un contenu de qualité dans ces conditions). De toute façon il s'agit maintenant d'être opérationnels, inutile d'atteindre des hauteurs.

La diffusion d'une information scientifique et technique ? En ces temps de chômage massif, les bacheliers du général ont opté pour les filières professionnalisantes. Les bacheliers du professionnel et du technologique, nombreux, qui ont bénéficié de la démocratisation du lycée à très grande échelle dans les années 1985-1995, se retrouvent contraints de suivre des filières générales qui ne leur correspondent pas, faute de place dans les autres. Une manière de faire baisser les chiffres du chômage sans donner davantage de moyens à l'Université, qui pourrait créer des filières adaptées.

Dispenser une formation intellectuelle et développer l'esprit critique ? Allons-nous devoir dire adieu aux études de lettres, d’art et de sciences humaines, laisser aux étudiants les plus riches l’histoire, la sociologie, la psychologie, la linguistique, la littérature, dans le cadre d'une Université soumise aux choix politiques de l’État et aux intérêts privés ? Faudra-t-il laisser de côté la réflexion, la culture, tout ce qui permet de remettre en question les évidences qu’on nous assène en dépit du bon sens ? Rassurons-nous, les entreprises peuvent y trouver leur compte. Ça s'appelle l'opération Phénix (euh, la pensée va renaître de ses cendres grâce à l'entreprise ?), et on compte sur elle pour prouver que les sciences humaines et sociales peuvent avoir une utilité pécuniairement quantifiable. Moyennant, sans aucune doute, quelques adaptations.

Réduire les inégalités sociales en permettant à chacun d’accéder à un enseignement de qualité, à peu de frais ? Pas très rentable à court terme, non plus (même si certains osent prétendre que l’ignorance coûte plus cher que l’éducation). En suivant la logique de la LRU, les présidents feront des choix en termes d’image de marque, de possibilités de contrats avec le privé, induisant une inégalité entre filières, entre régions et avec les universités étrangères. La meilleure université française, sans l'appui du CNRS, a des moyens infiniment inférieurs aux meilleures universités américaines. On n’ose imaginer l’avenir des formations les plus fragiles dans les régions les moins dotées dans ce contexte.

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Endeudatón 2011 (Téléthon de l'endettement 2011), UdeC, juillet 2011.

Assurer des informations et des avis ? Ces fameuses études d’experts qu’on cherche avec appréhension, de peur qu’elles n’existent plus, quand il s’agit d’étudier les effets d’un médicament, de l’« homoparentalité » sur les enfants, les conséquences des nouvelles formes d’organisation du travail sur notre société et sur les individus, la pertinence d’une prétendue détection des délinquants dès la maternelle, où les trouverons-nous ? Ces fameuses données qui nous manquent toujours quand les débats politiques ou de société s’enflamment, quand les discours se radicalisent en dépit de réalités difficiles à cerner à l’échelle de l’individu. Qui croirons-nous ? Enseignants-chercheurs, affichez le nom de vos financeurs, et ceux des politiques mués en donneurs d'ordres, que l’on puisse savoir quels intérêts vous défendez !

Et que dire de ces travaux de recherche fondamentale qui se révèlent avoir des applications inattendues ? Parlez-en aux prix Nobel de physique qui ont travaillé sur des lasers « considérés comme des curiosités sans grande utilité ». Leurs applications sont aujourd’hui multiples et touchent aussi bien la médecine que la communication. Ces travaux seraient-ils financés aujourd’hui ? C’est une réalité : en matière de recherche, on ne sait pas toujours ce qu’on va trouver. Parfois on ne sait même pas s’il y a quelque chose à trouver.La lettre de mission du président Nicolas Sarkozy à Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, assure : « Dans tous les pays du monde, la réussite universitaire repose sur une plus grande liberté des universités pour recruter leurs enseignants et leurs chercheurs, moduler leurs rémunérations et revaloriser leur situation, choisir leurs filières d’enseignement, optimiser l’utilisation de leurs locaux, nouer des partenariats. » Il est permis de douter tant des principes revendiqués que de l'efficacité de cette recherche d'une excellence universitaire au travers des moyens utilisés.

Une nouvelle mission est apparue à l'Université avec la loi de 2007 : l'orientation et l'insertion professionnelle. Elle entraîne des responsabilités qui relèvent a priori des entreprises elles-mêmes et de Pôle Emploi, mais quand bien même on la trouverait légitime, qui déterminera les besoins de l'économie, dans un monde en perpétuelle mutation ? Ne vaut-il pas mieux une formation large qui permette à chacun de trouver du travail tout au long de sa vie, plutôt qu'une niche de spécialisation qui assurera du travail à court terme... et une grande difficulté de reconversion à long terme? Le stage, présenté comme une solution, a été généralisé à toutes les filières. Résultat, seuls les étudiants qui disposent d'un bon réseau obtiennent un bon stage, de ceux qui assurent un emploi. Les autres sont au pire non pertinents, au mieux, autant de CDD retirés du marché du travail. Pour preuve ces offres de stage dignes d'un recrutement pour un CDI, signe que l'étudiant (qui en majorité travaille pour financer ses études et n'est donc pas coupé du monde du travail à l'Université, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire) est en mesure de satisfaire aux exigences d'un employeur.

Au travers des nombreuses modifications de fond que la LRU a apportées, la France a fait un grand pas vers la privatisation de l’Université, désormais considérée comme un prestataire de services. Du côté français comme du côté chilien (l'Université centrale du Chili est menacée d'être vendue à 50 % à une entreprise privée, ça a le mérite d'être franc), c’est ou ce seront les mêmes ravages, ceux de l’autodestruction programmée de l’Université dans ses missions les plus spécifiques et nécessaires.

Il existe un film passionnant, visible en ligne, une suite d’interviews limpides et mesurées qui exposent concrètement les enjeux de la LRU en France, en transmettant des faits sciemment écartés qui changent la donne. Le réalisateur, Thomas Lacoste, vous invite à diffuser Universités, le grand soir (voir références ci-dessous). D’utilité publique à l'heure des grands raccourcis et des courtes vues.


Références

– Mauricio Becerra R., « Los vinculos de Joaquín Lavín con la universidad del Desarrollo », El Ciudadano, 24 juin 2001 (en espagnol).

– Bernard GENSANE, « Les ravages de la LRU », 19 juin 2011 (en français).

– Juan Pablo FIGUEROA et Tania ARAYA, « El negocio que esconde la venta de la Universidad Central », Centro de Investigación periodística, 24 avril 2011 (en espagnol).

– Journal Officiel du 11 août 2007, Texte de la loi LRU (en français).

– Film de Thomas LACOSTE, Universités, le grand soir. Réfutations II, 68 mn, visible en ligne, proposé par L'autre campagne et Sauvons la recherche. Projection autorisée en public sans paiement de droits. Pour soutenir cette initiative et les futurs opus de la série "Réfutations" vous pouvez acheter le DVD 12 € (frais de port inclus) paiement en ligne sur www.lautrecampagne.org ou par chèque à l’ordre de L’Autre association, 3, rue des Petites Ecuries, F-75010 Paris.

– Lettre de mission de Nicolas Sarkozy à Valérie Pécresse, 5 juillet 2007 (en français).

– Tract contre la répression du mouvement anti-LRU de l’université de Tours, Sauvons l’université, 10 janvier 2008 (en français).