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Le village de Pisagua, au nord du Chili

On arrive à Pisagua par une récente route goudronnée, ruban gondolant au gré du paysage, et sillonnant au milieu du désert. Deux collines de sable la longent, pour ne pas dire qu’elles l’enserrent. Il y a quelques années encore, il fallait braver les falaises et la piste pour atteindre le minuscule village de Pisagua, situé à 160 km au nord d’Iquique.

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La route qui relie la Panaméricaine à Pisagua

Aujourd’hui, on atteint facilement cet ancien port destiné à l’exportation du nitrate de potassium (qu’on appelle ici salitre, le salpêtre), alors vendu comme engrais ou comme ingrédient servant à la réalisation d’explosifs (feux d’artifice, poudre à canon…). C’est une des grandes richesses du Nord (avec le cuivre et le lithium), celui des frontières actuelles du Chili, qui fut à l’origine de la guerre du Pacifique (1879-1884), menée contre le Pérou et la Bolivie. Il s’est joué à Pisagua en 1879 l'une des batailles décisives pour arracher ce territoire au Pérou. Un monument blanc lui est dédié sur la côte. On le rejoint en poursuivant la route qui traverse le village.

 

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Mémorial dédié à la bataille de la guerre du Pacifique qui a eu lieu à Pisagua

Le nitrate fit la gloire de Pisagua à la fin du XIXe siècle et au début au XXe. À la grande époque, les cargaisons destinées à l’exportation arrivaient par train depuis toute la région à Pisagua, qui comptait alors plus de 10 000 âmes.

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La gare de Pisagua, où arrivait le train chargé de nitrate

Lorsque les engrais chimiques ont été mis au point, l’industrie minière connut la fin de son règne, dont témoigne l’impressionnante ville fantôme d’Humberstone, ancienne oficina (comptoir) de nitrate dont on peut visiter la moindre chambre d’ouvrier, l’école encore meublée, l’hôpital, le théâtre, la piscine, l’hôtel… En 2002 les habitants de Pisagua étaient 260 (le dernier recensement, de 2012, est en cours de traitement). Et la ville a aujourd'hui des airs d'Humberstone.

  

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Comme dans l'ancienne mine, on trouve ici de magnifiques bâtiments d’architecture néoclassique particulièrement résistants, puisqu'ils sont construits avec l'imputrescible pin d'Oregon (Pseudotsuga menziesii) qui lestait les bateaux venus à vide d’Amérique du Nord pour charger le nitrate. Abandonné sur la plage, il a connu une seconde vie.

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La caserne de pompiers de Pisagua

On peut encore voir à Pisagua la caserne de pompiers, le superbe théâtre, la gare, la tour de l’horloge et diverses maisons, dont certaines sont totalement à l’abandon. Le long de la mer, un terrain de jeux a été aménagé, qui contraste avec l’atmosphère surannée de ce village à cheval entre passé et présent. 

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 Au bord de la mer, le théâtre de Pisagua

Comme à Pica, l’oasis qui se trouve à 110 km l’est d’Iquique, où l’on vous propose, sur la place du village, de vous prêter les clefs de l’église pour la visiter, vous pouvez entrer dans le théâtre, pour peu que vous trouviez la propriétaire d’un restaurant proche, dont la fille travaille à la bibliothèque du théâtre et en détient les clefs. Car oui, ce qui ressemble à un étrange entrepôt de tôle rouillée sur lequel on aurait plaqué une magnifique façade est un théâtre tout ce qu’il y a de plus actif (malgré la présence inexpliquée de mannequins-spectateurs dans une loge). Le bâtiment est également équipé, ô surprise, d’une bibliothèque et d’ordinateurs avec accès à Internet.

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Il date de 1892 et on y en entend le bruit des vagues comme si on y était : il a en effet pour ainsi dire les pieds dans l’eau. De quoi donner une ambiance toute particulière aux représentations dont il gratifie encore son public.

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Pisagua c’est donc l’histoire de la guerre du Pacifique suite à laquelle la région a été prise au Pérou. C’est aussi l’histoire du boom du nitrate et de ces villes qui se sont animées d'un faste étonnant, dont les bâtiments témoignent encore, avant d'être désertées.

L’histoire de Pisagua, c'est encore une autre histoire, qui nous a été révélée par un de ces hommes pour qui le chemin de la reconnaissance et de la justice est infiniment long. Il tient un kiosque de DVD et de livres à Iquique, au croisement des rues Baquedano et Latorre, consacré aux mouvements syndicaliste, ouvrier, anarchiste, mapuche... Un véritable passeur d'informations, de celles qui peinent à percer au Chili.

Il nous a raconté une histoire de souffrance extrême. De haut-lieu d’exportation du nitrate, Pisagua est devenue, sous la présidence de Gabriel González Videla (1946-1952) puis de Carlos Ibáñez del Campo (1953-1958), un centre de détention et de torture. En 1956, le second l’a réservé aux Chiliens déclarés ennemis de l’État.

Mais ce sont les exactions commises sous la dictature militaire du général Augusto Pinochet Ugarte qui ont valu à six bâtiments de la ville d’être déclarés monuments historiques en 2008, pour en faire un espace de réflexion et promouvoir la défense des droits humains.

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 L'ancienne prison

Il s’agit de l’école, siège de l’administration du camp ; du théâtre et ses dépendances, d’un entrepôt appelé supermarché, centres de torture réservés aux femmes ; du terrain de sport, où l’on obligeait les prisonniers à se tenir debout pendant des heures, nus, sous la brûlure du soleil ou celle du froid ; de la prison, qui fut un temps reconvertie en hôtel pour touristes ; de la fosse commune, dans le cimetière qui se trouve au bout de la route qui longe la côte, bien après le monument dédié à la bataille de la guerre du Pacifique (à 20 minutes en voiture de Pisagua environ). On y a retrouvé en 1990, soit à la fin de la dictature, 21 corps d’hommes dont les noms sont répertoriés sur le mémorial, fusillés suite à des conseils de guerre illégaux. Et six corps d’hommes que les militaires prétendaient avoir libérés. Les corps de deux autres hommes assassinés n’ont pas été retrouvés.

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Mémorial aux victimes du camp de détention

Selon le rapport Valech, 800 personnes ont été emprisonnées et torturées à Pisagua, entre 1973 et 1974, soit la première année de la dictature. Les détenus y arrivaient par bateau, la plupart de la région métropolitaine (Santiago et Valparaíso), et y ont subi des tortures particulièrement cruelles, loin des yeux du monde. Ces hommes et ces femmes, prisonniers politiques,  avaient le seul tort pour le plupart, rappelle le mémorial, de lutter pour la classe ouvrière. Ils attendaient souvent un procès dont ils ne connaissaient pas les chefs d'accusation.

Les militaires infligeaient aux prisonniers, attachés et yeux bandés, des coup constants, des coupures, des simulacres de fusillade. Ils leur faisaient subir la torture de la parrilla, un grand classique de la dictature de Pinochet, comme en témoigne le musée de la Mémoire et des droits humains de Santiago (voir article du 9 juin 2011). Le prisonnier était attaché, allongé, sur un lit métallique. Les bourreaux lui envoyaient des décharges électriques en plaçant des électrodes sur les zones les plus sensibles : les parties génitales, l'anus, la langue, la poitrine, les doigts… On leur infligeait aussi la torture du téléphone (les militaires frappaient les deux oreilles en même temps du plat de la main, ce qui peut entraîner de graves lésions) ; l’immersion dans l’eau et les excréments ; les brûlures de cigarettes…

Les hommes de Pinochet les enterraient également dans des fosses jusqu’à la tête et leur urinaient dessus, pendant de longues périodes. Ils les frappaient jusqu’à provoquer des fractures, les faisaient attaquer par des chiens, les obligeaient à se battre entre eux pour obtenir de la nourriture, à monter et à descendre la colline en courant, et les militaires frappaient ceux qui ne pouvaient pas suivre. Ils leur administraient dans certains cas violences et agressions sexuelles. 

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Fresque murale proche du théâtre de Pisagua : « 25 años. Pisagua.
Nada está olvidado » (25 ans. Pisagua. On n'oublie rien)

S’ajoutait à cette torture physique une torture psychologique : les bourreaux faisaient assister leurs victimes aux séances de torture de leur mère, père, frère, sœur… Et les exécutions qui y avaient lieu rendaient particulièrement prégnante l'épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Les prisonniers attendaient chaque jour leur mort et celles de leurs compagnons.

Les témoignages proviennent de prisonniers qui ont survévu. La visite des familles et d’organismes de droits humains étaient interdites. L'Espagnol Miguel Herberg a pu filmer, en février 1974, les camps de Chacabuco et de Pisagua. Il en a fait une vidéo de 50 minutes, Chile 1973 o la historia que se repite (Chili 1973 ou l'histoire qui se répète), dans laquelle un fonctionnaire de la junte explique sans rire que les visites sont interdites avant tout pour des raisons humanitaires : « Il est mal de montrer l'homme en souffrance ». L'exposer quand il est en situation de prisonnier « va à l'encontre de sa dignité ».

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Fresque : « No todo lo que está escrito es historia » (Tout ce qui est écrit n'est pas histoire)

Dans le mémorial, les mots de Pablo Neruda font écho à la fresque murale qui se trouve à gauche du théâtre : « Aunque los pasos toquen mil años este sitio no borraran la sangre de los que aquí cayeron. » (Les pas auront beau fouler durant mille ans ce lieu, ils n’effaceront pas le sang de ceux qui sont tombés ici).

L’histoire ne saurait en effet s’arrêter avec la découverte de la fosse commune, avec l’identification des corps. Ceux que les militaires ont détruits sont aussi, et en grande majorité, des gens toujours vivants. Des gens que la torture et l’absence de justice rongent toujours, et dont les corps portent encore la mémoire de ce temps.

Sur le mémorial on a gravé ces mots :

« Ici on a humilié la dignité d’hommes et de femmes. Ici on a torturé et on a commis un génocide politique à l’encontre d’êtres sans défense, qui n’avaient que la force et la conviction de leurs idéaux. […] Ce memorial s’élève pour porter le souvenir et la reconnaissance de ceux qui furent dépouillés des droits humains qui étaient les leurs et à qui l’on a arraché la vie en raison de leur lutte pour la défense de la classe ouvrière.
Que la mémoire des faits qui se sont déroulés au cours de la période de grandes ténèbres morales de notre histoire nous conduise à construire un Chili dont l’avenir sera ancré dans la vérité, dans la justice et dans l’amour… pour que jamais, plus jamais ne se reproduisent de tels événements. »


Références

– DIBAM (Dirección de bibliotecas, archivos y museos), « Pisagua, un lugar con mucha historia », 29 juillet 2001 (en espagnol).

– Rapport Valech, officiellement « Rapport de la commission nationale sur la prison politique et la torture », 2004, 638 p. [en espagnol]. Le rapport a été revu depuis.

– Site de la bibliothèque de Pisagua (en espagnol). 

– Conseil des Monuments nationaux, « Cárcel pública de Pisagua » (en espagnol). 

– Conseil des Monuments nationaux, « Escuela, multicancha deportiva y fosa de Pisagua » (en espagnol). 

– Nicole SAFFIE G, « Humberstone y Santa Laura, resurección en el disierto »Cámara chilena de la construcción, mai 2008 (en espagnol).