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La projection de El juez y el general (Le juge et le général, 2008) réalisé et produit par Elizabeth Farnsworth et Patricio Lanfranco, a eu lieu à la sala Andes à Concepción le 5 septembre 2011, en présence de Patricio Lanfranco. Elle a été l’occasion de se représenter, à travers l’émotion et la parole qu’elle a suscitées, ce qui peut se jouer autour d’un tel film au Chili.

La réalisation de ce documentaire émouvant témoigne de la mesure et de la sobriété dont ont voulu faire preuve leurs auteurs. D’une forme de poésie, aussi. Aux étrangers, le film aura rappelé des souvenirs d’archives vues par exemple au Musée de la mémoire et des droits de l’homme de Santiago (voir article du 9 juin 2011) et donné des informations sur le système judiciaire chilien et sur la manière dont les crimes de la dictature d’Augusto Pinochet ont été occultés. Il aura aussi fait sentir la dureté de cette époque, la douleur des familles des victimes, et de celles qui ont survécu.

Pour les Chiliens, comme en ont témoigné quelques spectateurs, voir ce film, c’est assister à une reconnaissance des crimes de la dictature. C’est briser un tabou extrêmement puissant dans la société chilienne, toujours divisée. C’est, pour certains d’entre eux, se souvenir dans leur chair, dans leur âme, d’actes de tortures, de la disparition d’un proche. C’est revivre l’absurdité d’un insupportable déni de justice dans un régime qui niait tout crime et dans lequel les plaintes et leurs recours en appel se voyaient rejetés à tour de bras par les juges.

Parmi eux, Juan Guzmán. El juez y el general retrace le parcours de ce pinochetiste repenti. Un homme de la bonne société chilienne, conservatrice et éduquée. Son père est diplomate et poète. Il est persuadé comme beaucoup, dans les temps qui suivent le coup d’État du 11 septembre 1973, que ce qui se passe est pour le bien de son pays, et celui de sa famille. Et comme beaucoup, il est enclin à croire que les victimes du régime sont des terroristes, que les histoires qui circulent, de torture et de séquestration dans des centres de détention secrets, relèvent de la propagande communiste.

À partir de 1974, il exerce en tant que juge au Chili, et il est amené à travailler sur des crimes de la dictature. Témoignage après témoignage, preuve après preuve – et notamment à partir de 1998, date à laquelle il est désigné pour enquêter sur un Pinochet qui, de commandant en chef de l’armée chilienne, devient sénateur à vie – il prend conscience de la cécité qui a été la sienne, de la bonne conscience qu’il tentait comme d’autres de sauvegarder malgré les évidences.

C’est l’itinéraire d’un homme, et non d’un héros, pour reprendre les mots de Patricio Lanfranco. C’est ce qui fait la force du film : cette évolution, cette prise de conscience qui s’enracine dans une réalité indiscutable, douloureusement tangible, qu’il existe « une ligne entre le bien et le mal », qu’elle a été franchie à maintes reprises par le régime de Pinochet.

Selon le rapport de la nouvelle Commission des droits de l’homme (dite Valech) remis au président Sebastián Piñera le 18 août 2011, plus de 3 200 personnes ont été tuées ou portées disparues et 38 000 personnes torturées entre 1973 et 1990. Les chiffres des précédents rapports Rettig et Valech ont ainsi été revus à la hausse.

À sentir le poids de la chape de plomb qui couvre les années de la dictature au Chili, le silence écrasant qui l’entoure, on mesure la portée des mots de Patricio Lanfranco quand il dit que le Chili doit en finir avec cette histoire. Qu’il faut diffuser les informations, notamment auprès des plus jeunes, qu’il faut que les gens s’expriment, que justice soit rendue. Que les crimes soient nommés, les bourreaux condamnés, qu’enfin le Chili puisse faire son deuil et peut-être envisager l’avenir libéré de ce poids.

Des spectateurs ont apporté des témoignages émouvants, de ce silence dont ils se sentent coupables envers leurs proches, et qui leur est dans le même temps imposé par une société qui ne veut toujours pas regarder ce passé en face. De cette expérience douloureuse qu’ils voudraient pourtant transmettre, dans l’espoir que la réalité de la torture et des assassinats soit reconnue, et surtout, qu’elle ne se reproduise pas. Que leur pays, par la justice, se lave de ce passé d’autant plus présent qu’il est tu.

Comme l’a dit l’un d’entre deux, au Chili, l’omerta est forte. À tel point que c’est un institut étranger (en l’occurrence l’alliance française) qui a programmé ce film, sorti trois ans plus tôt. Une des seules manières pour les Chiliens de le voir, puisque s’il a été présenté à des festivals chiliens et projeté dans des universités, il n’a jamais été diffusé à la télévision chilienne.

Le travail de la Commission des droits de l’homme et les suites qui seront données à son rapport sont représentatifs de cette recherche ambiguë de « réconciliation », pour certains synonyme de négation. De nombreuses personnes qui avaient jusque-là gardé le silence ont parlé : 32 000 témoignages supplémentaires ont été recueillis par la commission. Pourtant, elle n’a jugé recevable qu’un tiers d’entre eux (dont les auteurs toucheront une indemnité). Et dans les cas où les témoignages font état du nom des bourreaux, ceux-ci ne seront pas poursuivis. Les documents seront en effet tenus secrets pendant 50 ans, comme le décrète l’article 15 de la loi 19.992 du 17 décembre 2004, dite « loi de Réparation ».


Références

– Bande-annonce de El juez y el general et interviews d’Elizabeth Farnsworth et Patricio Lanfranco, West Wind Productions, 2008 (en anglais).

– Claire MARTIN, « Chili : le bilan humain de la dictature d’Augusto Pinochet revu à la hausse », RFI, 20 août 2011 (en français).

– Miguel ESTAY, « Comisión Valech incluyó a asesino del caso Degollados en nuevo informe », The Clinic, 26 août 2011 (en espagnol). 

– Nouveaux éléments apportés au rapport de la commission Valech, août 2011 (en espagnol).

– Texte de la loi 19.992 du 17 décembre 2004, dite « loi de Réparation ».