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On se frotte les yeux devant le mur de ce restaurant de l’île de Chiloé : est-ce bien une photo d’Augusto Pinochet que l’on expose ainsi au regard des clients ? Celle du général à la tête de la dictature qu’a connue le pays de 1973 à 1990, responsable de la disparition ou de l’assassinat de 2 300 personnes et de la torture de 27 000 autres (du moins selon les rapports officiels) ?

On a beau savoir que beaucoup de Chiliens défendent encore le personnage et son héritage, constater par des traces tangibles la réalité de son soutien public n’est pas sans choquer. Même sensation de malaise quand, parmi les revues d’un hôtel, on découvre un vieux magazine féminin auquel l'une des filles de Pinochet a accordé une interview. Le journaliste l’y interroge autant – et de manière extrêmement soft – sur le rôle qu’a joué son père que sur sa vie de mère de famille nombreuse. On croit rêver.

Deux exemples d’un mélange détonant de normalité et d’horreur autour d’une histoire, qui, semble-t-il, ne devrait pas prêter à confusion. En réalité, il suffit de revenir sur des faits somme toute récents pour se rendre compte que ce que nous percevons ailleurs comme une dictature criminelle, unanimement condamnée à ce titre, est loin de faire l’objet d’un consensus à l’endroit même où elle s’est exercée.

Un dictateur ni renversé ni condamné

Si Augusto Pinochet et sa junte militaire ont renversé le gouvernement de Salvador Allende le 11 septembre 1973, le « régime militaire » de Pinochet s’est achevé quant à lui de manière « démocratique ». Le général a démissionné en 1990 suite à un plébiscite par lequel les Chiliens ont refusé de prolonger son mandat jusqu’en 1997. Il est resté commandant en chef de l’armée jusqu’en 1998, date à laquelle il est devenu sénateur à vie.

Autant dire que son « départ » n’est pas la conséquence d’un soulèvement populaire, et que la place qu’il a conservée dans la vie politique chilienne laissait présager que les poursuites à l’encontre des auteurs des crimes de la dictature tarderaient. Il a effectivement fallu attendre 1998 pour que l’Espagne lance une procédure à son encontre, et 2000 pour que la cour suprême du Chili lève définitivement son immunité de sénateur. Le dictateur aura finalement échappé à la justice pour des raisons de procédure juridique et de santé.

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Un musée sans concessions ?

À l’occasion du Bicentenaire de l’indépendance du Chili (2010), un projet porté par l’ex-présidente Michèle Bachelet se concrétise, celui d’un lieu destiné à rappeler au pays son histoire. C’est le museo de la Memoria et de los Derechos humanos (musée de la mémoire et des droits de l’homme) de Santiago, à l’architecture remarquable. On approche le bloc recouvert de cuivre (une ressource importante du pays) en traversant une grande place. L’une des extrémités du bâtiment, rectangulaire, est soutenue par un long muret qui égrène les articles de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, en lettres de métal fixées sur la pierre.

Le musée s’ouvre sur un étage consacré aux « commissions vérité » mises en place à travers le monde. Jusqu’ici, rien que de très conforme au nom du musée et à ce qu’exposent ses abords. Cependant, en quittant ce niveau, on découvre deux étages exclusivement consacrés à la dictature chilienne. Vérification faite, c’est bien la volonté affichée sur le site Internet du musée : faire état des atteintes aux droits de l’homme qui ont eu lieu au Chili entre 1973 et 1990. Si le nom du musée et l’entrée sont une manière de rappeler le caractère également universel et insupportable de ces atteintes, peut-être ce choix n’est-il pas sans rapport avec l’apparition tardive d’un tel espace au sein d’une société divisée.

Des témoignages sous toutes les formes

Quoi qu’il en soit d'une volonté supposée de ménager un certain public, si elle existe, c'est pour mieux le confronter à la réalité. Le parcours du musée ne laisse aucun doute : le parti pris est celui de l’accumulation de preuves, de traces audibles, visibles, accessibles également à distance à travers la bibliothèque numérique du musée. Des archives dont certaines étaient à l'époque inconnues au Chili pour cause de censure, et viennent de l'étranger.

Le premier étage fait vivre le coup d’État sur un 11 septembre 1973 qui s’étire. On y trouve le témoignage heure par heure d’un journaliste posté à proximité de La Moneda, le palais présidentiel dans lequel se trouvait Allende. Dernier discours du président, images du bombardement, témoignages de proches, première intervention télévisée de la junte, images de captures dans tout le pays donnent du corps à cet événement.

Suivent des couloirs recouverts de dessins d’enfants de victimes de la dictature, jouxtant une salle consacrée à la torture – parilla (sommier métallique destiné à l'électrocution), chiffres, documents officiels et témoignages à l’appui. Une proximité qui rappelle que porter atteinte à une personne, c’est en toucher beaucoup d’autres. S’élançant sur deux étages ouverts, un mur recouvert de photos de victimes. Au troisième niveau, des fenêtres sur la société de l’époque, la misère des paysans communistes réduits à une soupe d’os pour tout repas. Un pan est dédié à la culture, aux réactions internationales et aux journaux de l’époque. Une table permet de consulter des documents audiovisuels, dont des clips, comme celui de Sting, « They dance alone » (Nothing like the sun, 1987). Des femmes en deuil y dansent seules la cueca (la danse nationale) avec leurs disparus.

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Invitation au témoignage

De toutes ces évocations, de tous ces témoignages sous forme de vidéos, enregistrements audios, dessins, documents officiels, objets, photos, ce sont finalement deux étranges cabines qui m’ont le plus touchée. Deux espaces vides, vierges, qui ne sont pas des vestiges du passé mais un lieu destiné à recevoir le témoignage, audio ou vidéo, de gens qui souhaiteraient parler. Leur présence atteste du fait que le processus de souvenir et de transmission est toujours en cours, et que l’œuvre des historiens – sans parler de celle de la justice – est loin d’être achevée.

Je me demande si quelqu’un s’est confié ou se confiera un jour à cet écran, voyant en lui le tout premier espace lui offrant la liberté, la responsabilité aussi, peut-être, de dire ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, dans un espace ordinairement destiné à exposer une matière finie, analysée, étiquetée, mise en perspective. Il est émouvant de penser que quelqu’un puisse vivre une expérience aussi personnelle dans un lieu public, dans une cabine ouverte aux regards. Comme si l’intime rencontrait l’histoire sous la forme d’une performance – au sens que lui donne l’art contemporain –, avec tout ce que la démarche induit d’émotion, d’imprévu, de sensation d’irréalité et, espérons-le, de reconnaissance et de soulagement.

Cet article est également paru le 10 juin 2011 dans le magazine culturel en ligne Micmag, sous le titre « Santiago du Chili : musée impressionnant pour des souvenirs douloureux »


Sources

– Site du musée de la mémoire et des droits de l’homme de Santiago, dont la collection, en cours de numérisation, est en partie consultable dans la bibliothèque [en espagnol].

Rapport Rettig, officiellement « Rapport de la commission nationale Vérité et Réconciliation sur les atteintes aux droits de l’homme qui ont eu lieu de 1973 à 1990 », 1991 [en espagnol]. Il concerne les assassinats politiques et les disparitions, pas les cas de torture.

Rapport Valech, officiellement « Rapport de la commission nationale sur la prison politique et la torture », 2004 [en espagnol].

– Claire MARTIN, « Rapport accablant sur la torture au Chili », Libération, 30 novembre 2004 [en français].

– Élodie QUEFFÉLEC, « Musée. La France aide le Chili à ne pas oublier », interview de Romy Schmidt, directrice du musée de la Mémoire et des Droits de l'homme, LePetitJournal.com, 4 juin 2010 [en français].