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Une construction "armée", à la sortie de Concepción

Les traces du séisme du 27 février 2010 s’effacent lentement. Les décombres des immeubles de brique, les moins résistants, ont été rapidement sortis du décor. Les trottoirs défoncés sont petit à petit refaits. Des immeubles qui ont souffert mais qui, comme le veulent les normes de construction antisismiques, ne sont pas tombés, paraissent flambant neufs après une cure intensive de cosmétique BTP. Quid de leur résistance après le 8.8 d’il y a deux ans ? On pense aux aspirants acquéreurs et aux locataires qui ne seraient pas au parfum et se fieraient aux panneaux des annonceurs.

Quand la folie des grandeurs rencontre l'incompétence (et un séisme)

Pour se rafraîchir la mémoire et ne pas céder facilement aux sirènes que sont les vendeurs de béton (aussi armé soit-il), rien de tel que de regarder la publicité ventant les mérites de l’immeuble Alto Río, au bord du fleuve Bío-Bío. Elle prend une tout autre résonance aujourd'hui : l'Alto Río offre « une vue merveilleuse sur la capitale de la région », « se distingue par son esthétique et par la qualité de sa construction ». « Situé à un endroit stratégique du Gran Concepción », c’est l’« option la plus attrayante et la plus pratique proposée sur le marché ». Ajoutons-y 10 % de réduction et une cave gratuite, vous voilà convaincu-e ? Pour résumé, « une alternative de vie ». Une drôle d’image quand on connaît son destin.

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L'immeuble Alto Río en 2010

Si cette fabuleuse tour est restée gravée dans les mémoires, c’est qu’elle a été pendant presque deux ans la trace la plus spectaculaire du terremoto. La nuit du 27 février 2010, elle s’est étendue de tout son long, causant la mort de huit personnes. Le constructeur Socovil et la société immobilière Río Huequén sont poursuivis pour avoir tenté d’échapper à leur responsabilité civile en revendant leurs parts à d’autres sociétés quelques jours après.

En attendant, le rapport de l’Idiem (Instituto de Investigaciones y Ensayos de Materiales) a, entre autres conclusions, pointé une mauvaise conception de l’immeuble, une mauvaise évaluation du sol, et surtout l’absence de toute validation de la construction par un organisme extérieur.

Retour dans Concepción aujourd’hui : l’immeuble écroulé a disparu. D’autres vont être détruits. Fait extravagant, le démolisseur qui a remporté l’appel d’offres du ministère des Travaux publics n’est autre que la société JCE, également constructeur et responsable de l’édification de la majeure partie des immeubles qui ont été les plus endommagés par le séisme (dont les quatre tours de la Plaza Mayor). C’est ce qui s’appelle avoir le beurre et l’argent du beurre...

Les grues tricotantes envahissent l’espace. On s’empresse de construire des rascacielos, des gratte-ciel. Des tours toujours plus hautes sur les espaces laissés vacants. Une affolante peur de rien. 

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Une grue en action dans le centre de Concepción

La mémoire sur la place publique...

Aujourd’hui paraît le livre de deux architectes de la fondation Proyecta Memoria, Patricio Mora et Hilda Basoalto : Escombro simbolico y espacio publico (Décombres symboliques et espace public). Tandis qu'ici et là on fait disparaître tout ce qui pourrait rappeler le terremoto, il invite à un débat sur la conservation du patrimoine détruit.

Selon les mots de Patricio Mora, « Ce qui auparavant était notre faiblesse peut devenir notre plus grande force en tant que possibilité de conservation de la mémoire, en considérant les décombres symboliques non pas comme des déchets mais comme le matériau d'un projet qui fasse fusionner souvenirs et mémoire, pour nous aider à prendre à la racine les différents problématiques culturelles qui se posent face à une catastrophe. »

La fondation propose des applications concrètes à travers un guide étonnant, tant pour sa qualité éditoriale que pour les propositions qu’il avance, consultable en ligne : Guía para la recuperación y reutilización de escombros symbólicos en el espacio público (Guide pour la récupération et le recyclage des décombres symboliques dans l’espace public).  

... ou la disparition

Des initiatives à méditer devant cette vidéo de l’autre fameuse tour de Concepción, la tour O’Higgins.

C’était la tour la plus haute de la ville en 2009 (21 étages), qu’on taxait alors d’avant-gardiste. Alors qu'elle cumulait déjà les mêmes tares que l’Alto Río, il se trouvre que certains ont cru bon de supprimer des piliers au 10e étage pour agrandir l'espace... Une rumeur désigne la banque Santander (information invérifiable sur Internet). Quoi qu’il en soit, le bâtiment s'est en partie effondré sur lui-même à partir de cet étage. Il menaçait alors de s’écrouler sur ses voisins à la prochaine grosse secousse.

Puisqu'il était inconcevable de dynamiter la tour, sitée en pleine ville, elle a été « déconstruite » morceau par morceau, du 21e au 8e étage, disparaissant sous nos yeux au fil des derniers mois.

 

Vidéo constituée de photos de la tour O'Higgins prises de septembre à décembre 2011. Auteur : A. Magot.

  


Références

– Erasmo RAURAN et María Elizabeth SOTO, « Conclusiones sobre derrumbe de edificio Alto Río darían paso a formalizaciones », radio Bío-Bío, 7 décembre 2010 (en espagnol). 

– Denisse CHARPENTIER et María Elizabeth SOTO, « Caso Alto Río : no descartan delito en traspaso de bienes de empresas Socovil y Río Huequén », radio Bío-Bío, 29 juin 2011 (en espagnol). 

– Site de la fondation Proyecta Memoria (en espagnol).

– Tabatha GUERRA, « Demolición de torres en Concepción : constructora con más edificios dañados gana licitación »,  Ciper Chile, 2 février 2011 (en espagnol).

– Rodrigo SEPÚLVEDA, Concepción under (re)construction. Blog d’un étudiant sur les grands projets immobiliers et commerciaux du Gran Concepción (en espagnol).