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L'équation magique de la piedra cruz

Une jolie pierre et une belle légende, et vous voilà pataugeant dans les eaux du río El Cajón (surnommé le río Cruces), dans la ville de Laraquete, à une heure de route de Concepción. On parie ? (Dépêchez-vous, l’eau est de plus en plus froide à mesure que l’année avance.)

Cette pierre, c’est la piedra cruz, ou pierre de croix. Vous entendrez peut-être que c’est la pierre typique de Concepción, en réalité on trouve la trace de ce type de pierre dans le monde entier (y compris en France), à commencer par l’Andalousie, d’où elle tient son nom, l’andalousite.

La piedra cruz est une variété spécifique d’andalousite appelée chiastolite (du grec kiastos, marqué d’une croix, quiastolita en espagnol). Sa particularité, c’est de présenter un motif en forme de croix. On peut y voir davantage une fleur, selon la manière dont l’inclusion de carbone ou d'argile se répartit dans la pierre. Certains romantiques l’appellent d’ailleurs piedra flor.

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Piedra « flor »

Elle est connue pour être très résistante aux chocs thermiques. Ça tombe bien, si vous parcourez le Chili de pied en cap, vous pourrez l’arborer fièrement depuis les glaciers de Patagonie jusqu'au désert de l’Atacama. Ce sera de plus une alliée précieuse lors de votre périple, puisqu’elle atténue rhumatismes et goutte, fortifie en cas d’épuisement et de découragement, procure une sensation d’enracinement (!) et résorbe les peurs (description non contractuelle).

On la trouve sous forme de galet plat, plus ou moins épais, ou de cylindre quand celui-ci s’est détaché de la roche dans laquelle il était incrusté.

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Cylindres de piedra cruz incrustés dans une pierre

Deux légendes circulent à propos de cette pierre. L’une dit que chaque piedra cruz est l’âme d’un guerrier mapuche tué par les Espagnols pendant la colonisation. Les Mapuches (voir articles du 18 septembre 2010 et du 4 octobre 2010) sont les indiens « araucans », comme les ont baptisés les Espagnols. Ils ont été les derniers à résister à l’envahisseur, eux qui avaient toujours vaincu leurs ennemis, et pas des moindres puisqu’ils ont eu comme les autres indiens du Chili maille à partir avec les Incas.

L’autre légende raconte que les piedras cruces sont les larmes pétrifiées d’une demoiselle espagnole. Voilà son histoire, rapportée par un artisan de Laraquete, gentil illuminé « converti » à la pierre de croix il y a 30 ans.

Une jeune Espagnole, enlevée par un toqui (chef de guerre) mapuche, est emportée au sud de Concepción. S’habituant petit à petit à lui, elle accepte de devenir son épouse. Mais les chefs de la tribu voient cette union d’un mauvais œil. Une nuit, ils préviennent l’étrangère que le guerrier est mort au bord du fleuve.

Désespérée, elle fuit le village et erre dans les bois et le long de la rivière, laissant entendre ses pleurs et en priant Dieu de lui rendre son amant. Alors qu’elle pleure, chaque larme tombée à l’eau se transforme en pierre de croix.

À la vue de ce miracle d’amour, les guerriers font venir la machi (médecin traditionnel et figure religieuse mapuche) au bord du ruisseau. Elle met les pierres dans une calebasse rituelle. Au son du kultrún (un tambour qui est un attribut essentiel de la machi), celles-ci se mettent à sauter dans l’instrument, ordonnant la libération du cacique (le toqui), banni de la tribu.

Ainsi le miracle fut reconnu, et le mariage autorisé.

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La piedra cruz révèle ses motifs au contact de l'eau

La donzelle en question a dû verser sacrément de larmes, parce qu’on trouve encore et toujours quantité de ces pierres dans la rivière.

À moins qu’il ne s’agisse effectivement des Mapuches morts sous les coups des Espagnols : ils ne représentent plus aujourd'hui que 4% de la population (ils sont 600 000 sur 15 millions), et 87 % des peuples dits « originaires » au Chili.

 

Pour ceux qui auraient la chance de vivre à Concepción ou d’y passer, le río en question est clairement indiqué sur la gauche à partir de la route principale qui traverse Laraquete en venant de Concepción. La boutique d’artisanat également, avec le même panneau en forme de main, sur la droite. C’est l’occasion de voir à quoi ressemble la pierre avant et après transformation.

 


Référence

Encyclopédie Universalis, article sur l'andalousite, de Michel Gibert (en français).

Site du ministère du Tourisme sur la région du Bío Bío, et les alentours d'Arauco, dont Laraquete (en espagnol).

Site du musée de minéralogie de l’école des Mines à Paris, page sur la chiastolite (en anglais).

Site de l'Institut national de statistiques du Chili (Instituto nacional de estadísticas), recensement de 2002 (en espagnol).