chumbeques-Koo

Chumbeques de M. Koo

Eleuterio Ramírez 795, voilà une adresse à ne pas rater si vous avez l'heur de vous trouver un jour à Iquique, dans le nord du Chili. À deux pas de la belle rue piétonne de Baquedano, aux maisons et aux terrasses de bois, on découvre des chumbeques à la sauce chinoise (si j’ose dire). Un certain M. Koo a apporté sa touche à la recette de ces sablés mielleux qu’on trouve dans le nord du Chili, au Pérou et en Équateur. Son petit-fils, aujourd’hui propriétaire de l’entreprise, vante les trois piliers du chumbeque : la saveur, la longévité, et l’apport énergétique.

Dans sa composition entrent la farine de blé, l’huile végétale, l’eau, le sucre et le jus de citron – de Pica, ose-t-on espérer, puisque cet oasis au milieu du désert de salpêtre de la région est grande pourvoyeuse du fameux limón de Pica, sans lequel on ne saurait faire un pisco sour digne de ce nom. C’est le chumbeque dit « tradicional ». Avec le temps le pâtissier a diversifié les goûts : on en trouve à la guayaba (goyave), au mango (mangue), au maracuyá (fruit de la passion), entre autres saveurs. Toutes sont « inolvidables » (inoubliables), nous promet l’étiquette.

Le chumbeque, ce sont trois sablés superposés et englués entre eux à l’aide d’un caramel qui ressemble à s'y méprendre à du miel, et qu’on peine parfois à distinguer de l’emballage de cellophane de M. Koo. C’est aussi une inépuisable source de calories, dont on verrait mieux la pertinence entre les glaciers de Patagonie que sur les dunes frappées d’un soleil accablant du nord du Chili.

Quoique. Bien qu’il ait perdu en longévité (en 2004 M. Koo annonçait 1 an de conservation), il est tout à fait recommandable d’en stocker à côté des réserves d’eau et de boîtes de conserve en cas de séisme, ce qui concerne le Chili dans toute sa longueur. On peut en effet grignoter ou dévorer ces chumbeques dans les 6 mois après leur date de fabrication, tamponnée façon arrivée du courrier sur le papier qui couvre une façade du parallélépipède formé de 12 biscuits si vous achetez en gros (il a suffi à vos cobayes de déguster un tiers de biscuit pour plonger).

chumbeques

Cette incroyable longévité n’est sans doute pas sans rapport avec les 4 couches de cellophane dont il faut venir à bout avant de se coller du miel-caramel plein les doigts, et de mâcher le biscuit avec une satisfaction qui n’a d’égale que l’addiction dans laquelle il laisse ses victimes. Le risque est d’autant plus fort que vous n’êtes pas une personne inconditionnelle du manjar, cette confiture de lait appelée « dulce de leche » en Argentine. C'est un ingrédient de base de quasiment toute pâtisserie du pays, ce qui en exclut pas mal en cas d'incompatibilité (« Quoi, vous ne mettez pas de manjar dans vos pâtisseries en France ! Mais qu'est-ce qu'il y a dans vos gâteaux, alors ? », me dit incrédule une Chilienne devant qui je m'étonnais de l'omniprésence du manjar).

Péruviens et Chiliens passent beaucoup de temps à se disputer (vainement) l'origine de maintes traditions, à commencer par celle de la fabrication du pisco. Le chumbeque n'est pas en reste. Comme si les frontières n'avaient jamais bougé, comme si elles étaient étanches aux influences étrangères, comme s'il n'y avait jamais eu d'échanges entre les peuples aujourd'hui voisins, comme si tout type nourriture pouvait se prévaloir d'un brevet, comme s'il était insupportable de partager des traditions, ont la sagesse de préciser les plus lucides.

Il faut dire que le descendant de M. Koo attise le débat. Il ne défend pas une origine chilienne, mais grand-paternelle, du biscuit, en proposant sa propre étymologie du terme : « el queque de Chung », du nom d'un ami cantonais de son grand-père, dont les gâteaux de haricots rouges avaient la consistance des alfajores de Pica. Ça pourrait ressembler à une entreprise de propagande, facilitée par la diffusion massive d'informations contradictoires présentes sur Wikipedia. Les sources étant peu fiables ou introuvables sur le sujet, le mystère demeure. (Il y a bien eu une revue péruvienne du nom de Chumbeque qui aurait pu contredire cette histoire, mais en quelle année est-elle parue ?)

Pour ce qui est de la version des Koo, un article du journal El Estrella de Iquique raconte que l'histoire du chumbeque commence avec l’arrivée au Chili du Cantonais Kaupolín Koo Kau (vers 1920). D’abord médecin traditionnel autodéclaré auprès des travailleurs des entreprises de salpêtre (ou nitrate de sodium), qui pullulaient dans la région, il rencontre après quelques années sa femme, Petronila Bustillo Sandoval, pâtissière de son état. Ils élaborent ensemble le biscuit estampillé M. Koo, en mêlant influence chinoise et produits régionaux.

Ce qui est sûr, c'est que ses biscuits sont, pour reprendre l'expression péruvienne, « como se pide chumbeque » (comme on exige que soit un chumbeque : délicieux ! – si j'ai bien compris le sens). Vous êtes déjà sous le charme ? Ne paniquez pas, on en trouve dans toute la région (à Pica, par exemple), et il paraît que les grands supermarchés de la région métropolitaine les distribuent aussi.

Dédicace spéciale à Tifenn, grande amatrice de "chumbayeques" :)


Références

– Percy AVENDAÑO G., « Un sabor iquiqueño para el mundo », La Estrella de Iquique, 29 juin 2004 (en espagnol). 

– ANONYME, « Lanzan nuevo tipo de chumbeque », La Estrella de Iquique, 3 février 2005 (en espagnol).

– ANONYME, « Arturo Mejía Koo: “El Chumbeque es de todos los iquiqueños” », El Sol de Iquique, 8 septembre 2010 (en espagnol).