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« Avortement illégal = violence de l'État »

La loi l'interdisant en toutes circonstances au Chili, l’avortement est (re)devenu un acte clandestin avec la dictature (voir article du 24 avril 2012). Il est donc très difficile de trouver des statistiques fiables sur le sujet. De plus, la guerre des chiffres reflète évidemment l’affrontement de positions différentes vis-à-vis de l’avortement. Dans ces moments-là on mesure l’importance de pouvoir compter sur des travaux de chercheurs employés par des instances – dont les universités –, auxquelles l’État permette d’être réellement indépendantes des pouvoirs politiques, religieux et financiers.

Des chiffres difficiles à obtenir

Il est même difficile de trouver des statistiques officielles (taper le mot « aborto » dans les moteurs de recherche des sites concernés ne donne rien, y compris sur le site du ministère de la Santé). Pourtant certaines sont citées par le Sernam (Servicio nacional de la Mujer), mais avec bien peu de rigueur (pas de lien vers une page officielle, pas de date pour les chiffres donnés). Une page de 2011 indique le chiffre de 120 000 avortements provoqués, une autre celui de 140 000 à 160 000, mais précise que la distinction n’est pas faite entre avortement provoqué et fausse couche (appelé « aborto natural »).

Il existe cependant des statistiques reconnues dans le milieu scientifique et émanant de l’Organisation mondiale de la Santé et de l’institut Guttmacher. Selon ce dernier, le taux d’avortement en Amérique latine était de 32 % (soit presque une grossesse sur trois) en 2008, le Chili ayant alors un des taux les plus hauts de toute l’Amérique latine. Sur 34 000 admissions annuelles pour fausse couche entre 2001 et 2005, 90 % seraient des avortements, selon le site de journalisme d'investigation Ciper.

Des études non reconnues par la communauté scientifique

Récemment, une étude est parue (de Koch et al.) sur laquelle se sont appuyés les défenseurs de l’interdiction totale de l’avortement, prétendant démontrer que l’interdiction de 1989 au Chili n’avait pas entraîné une hausse de la mortalité liée à l’avortement chez les femmes. L’institut Guttmacher a publié récemment un article mettant en évidence les défauts majeurs de cette étude, qui invalident certaines de ses conclusions.

Les études de l’OMS et de l’institut Guttmacher montrent que pour diminuer le nombre d’avortements réels, il ne faut pas les interdire mais au contraire les autoriser, et bien évidemment mettre en place une politique cohérente pour éviter ces situations, politique dont devrait découler une baisse des grossesses non désirées.

Des choix de société

On compte en effet mille et une ramifications à la question de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), qui procède d’un certain positionnement de la société. À commencer par la question de la mise en place d’une éducation pour « favoriser les relations et la parenté responsables », selon les termes de la CEDAW (Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes), d'un meilleur accès à l’information et à la contraception. Or les partis qui s’opposent à l’interruption médicale de grossesse (IMG) ne sont certainement pas les premiers à vouloir lancer des campagnes d’information sur la contraception.

Il est évident que l’information sur les questions de sexualité et de contraception doit avoir lieu plus tôt que ce n’est le cas. En 1998, l’âge du premier rapport sexuel au Chili se situait entre 14 et 15 ans, et 15 % des nouveau-nés ont une mère de moins de 19 ans. Certains lycées ont été incités à se doter de pouponnières sous le gouvernement de Michèle Bachelet pour éviter qu'une grossesse adolescente se double de l’exclusion du système scolaire. Les mères adolescentes étaient 40 000 en 2009 (statistiques du ministère de la Santé).

Autre point majeur : l’accès à la contraception d’urgence, la pilule du lendemain. Rappelons-le, puisque certains jouent sur cette confusion : ce n'est pas une pilule abortive mais bien une pilule contraceptive, puisqu'elle ne peut plus agir si la fécondation a eu lieu. Elle est autorisée depuis 2006, sur ordonnance uniquement. S'il existe depuis quelques années une pilule dite du "surlendemain", EllaOne, efficace jusqu'à 5 jours après le rapport sexuel non ou mal protégé (durée de survie des spermatozoïdes), elle n'est pas disponible au Chili. La pilule du lendemain, pour être efficace (à 95 %), doit être prise dans les 24h. Il faut donc consulter dans une situation d’urgence, et payer non seulement le médicament mais aussi la consultation.

Depuis une loi de 2010 la pilule du lendemain est même censée être disponible gratuitement dans les services publics. Or les services publics ne la délivrent pas toujours, en dépit de la loi, par conviction, ignorance ou manque de moyen. Et toutes les pharmacies ne la proposent pas non plus, par conviction pour certaines. La délivrance de la pilule du lendemain aux femmes se fait donc au Chili au bon vouloir de la matrone (équivalent d'une sage-femme), du pharmacien ou du médecin.

Autre point qui peut paraître annexe mais qui est révélateur de la place et des droits donnés à la femme dans une société, et du risque qu’elle court, entre autres conséquences, d'être confrontée à une grossesse non désirée : la manière dont sont traités les rapports sexuels entre majeurs et mineurs. La CEDAW recommande que soient mises en place des « poursuites judiciaires contre les hommes qui ont des rapports sexuels avec des filles mineures ».

Dans le même ordre d’idée, l’âge « nubile », celui auquel on peut contracter un mariage, est abaissé à 16 ans en 2004, et on est en droit de considérer cela comme un recul, dans la mesure où le mariage devrait être une décision d’adulte responsable, c’est-à-dire de personne majeure (18 ans au Chili).

Cela rappelle cette situation tout aussi dangereuse où il y a encore peu en France, l'âge nubile était de 18 ans pour les hommes, et 15 ans pour les femmes. Où sont la liberté et l’égalité quand les dérives sont rendues possibles par l’incohérence de la loi ?

Remèdes maison : la bourrache au secours des plus démunies

Plus on génère des conditions favorisant les grossesses non désirées, plus les risques de recours à l’avortement sont importants. Et le corollaire inévitable de l’illégalité de l’avortement, c’est la clandestinité, avec tous les risques qu'elle comporte. De fait, l’avortement était la troisième cause de mortalité féminine au Chili en 2000-2004 (12 %), selon la Revista chilena de obstetricia y ginecología.

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Page du site Internet de l'assemblée féministe d'Iquique

Une assemblée féministe d’Iquique, dans le nord du Chili, a lancé une campagne permanente pour faire connaître le nom de la borraja (bourrache ou Borago officinalis), une plante dont l’infusion est utilisée pour réduire le flux menstruel, et dans le contexte d'une grossesse non désirée pour provoquer une fausse couche. Ces femmes témoignent du fait que l’accès à la pilule du lendemain dépend de certaines matrones qui nient parfois le droit de choisir des femmes au stade de la contraception. Ce droit est donc sauvegardé, dramatique pis-aller, à travers des méthodes abortives.

L’utilisation de la borraja est considérée comme moins risquée que les méthodes de grands-mères qui consistaient à garder en soi un bâtonnet ou une sonde de caoutchouc pendant deux jours, ou bien encore à introduire des aiguilles à tricoter (un grand classsique qu'on a connu également en France) ou encore du persil pour causer une infection. C'est la méthode des plus démunies.

Le Misoprostol 

Autre méthode très répandue au Chili chez celles qui n'ont pas les moyens de se payer un avortement en milieu médical et en étant assurées de ne pas être envoyées en prison : celle qui consiste à utiliser un médicament contre l’ulcère gastrique, le Misoprostol, associé à une hormone, la mifepristona. Il est pris par voie orale et vaginale et provoque des contractions. Les médecins n’ont pas les moyens de savoir s’il est à l’origine de qui se présente comme une fausse couche.

Pour avoir accès à cette méthode, ncore faut-il avoir les moyens d'acheter le Misoprostol (il coûte entre 30 000 et 100 000 pesos). Le médicament est interdit depuis 2008 mais il se trouve au marché noir, ou par Internet, autant de risques de tomber sur des contrefaçons au mieux inefficaces, au pire dangereuses.

Un service professionnel (d’un gynécologue ou d’une sage-femme) coûte autour de 500 000 pesos (et peut atteindre beaucoup plus), soit presque trois mois de salaire minimum (182 000 pesos), et ne garantit aucunement la qualité de l’intervention, comme le montrent certains témoignages : la clandestinité ne permet pas toujours des pratiques sûres. Beaucoup de femmes souffrent d'infection, d'hémorragies, et doivent subir une hystérectomie (ablation de l'utérus). Sans compter les effets secondaires de ce dernier cas, elles sont alors condamnées à ne plus pouvoir avoir d'enfant à un moment de leur vie où ç'aurait pu être un bonheur, une possibilité.

Certaines associations rendent publics de véritables manuels d’avortement. Début juin, des affiches ont tapissé les murs de Concepción (elles n’y sont pas restées longtemps) avec un mode d’emploi du Misoprostol. Elles avaient été posées par Mujeres sobre las olas, une ramification de l’association hollandaise Women on waves. Cette association permet à des femmes dont le pays a interdit l’avortement de le pratiquer dans un cadre sûr et légal en se rendant avec une équipe médicale sur les eaux internationales.

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Page du site Internet de l'association
Women on waves / Mujeres sobre las olas

Inégalité au point de vue de la santé et de la loi

Le corollaire inévitable de la clandestinité, c’est l’inégalité du point de vue de la santé et de la justice, entraînée par l’inégalité économique. Beaucoup des femmes concernées sont des femmes mariées ayant déjà des enfants (seules 14 % n'ont pas d'enfants selon un livre de 1996). Elles ont recours à l'avortement pour des raisons sociales et économiques. Et bien évidemment, dans la pratique, si l’avortement concerne les femmes de toutes les couches sociales, les plus exposées aux risques médicaux et aux conséquences judiciaires sont évidemment les plus pauvres. Double injustice. Elles n’ont pas accès à un avortement médicalisé en clinique privée (on le déguise d’un autre nom, appendicite, par exemple) ou à l’étranger, et devront se rendre à l’hôpital public en cas de complication. Celles qui y sont dénoncées (c'est une obligation légale des hôpitaux) restent près de 40 jours en prison. Entre 2000 et 2004, 106 femmes ont été condamnées pour avortement au Chili.

La loi actuelle a pour conséquences un traitement discriminatoire et injuste des femmes. Les règles morales qui prédominent s’opposent à la santé publique. Des remèdes citoyens se bricolent (selon un sondage Flacso de 2009, plus de 60 % de la population serait favorable à l'IMG), une campagne s’est montée pour récolter de l’argent et permettre de financer des avortements. Leur slogan est provocateur : « Para una vida mejor, aborta. » (Pour une vie meilleure, avorte.), le nom de leur campagne, affiché sur les tee-shirts des bénévoles, pour le moins ambigu : « Dona por un aborto ilegal. » (Donne pour un avortement illégal.)

La Cuds, Coordinadora universitaria por la diversidad sexual, a tourné une vidéo rapportant 42 phrases condamnant l’avortement, et entendues lors de cette campagne (sur le site www.disidenciasexual.cl). Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles ne sont pas piquées des vers... La vidéo n’est pas disponible partout pour des raisons, est-il affiché, de droits d’auteur. La demande n'émanant pas de la Cuds, cette demande de retrait ressemble davantage à une tentative de censure.


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Vidéo de la Cuds para la Campaña « Dona por un aborto ilegal », 2012

 

La libre disposition de son corps

Certains, telle la sénatrice Eva von Baer pendant les débats sur l'avortement thérapeutique, considèrent la femme comme la récipiendiaire d’une vie sacrée : dès la conception, son corps ne lui appartiendrait plus. Ainsi a-t-elle repris cette idée en disant que le femme « prêtait » son corps.

Mais c’est bien là la pierre d’achoppement de ce raisonnement : il n’y a pas d’un côté le corps de la femme et celui du foetus. Pour certaines, la séparation est la seule option pour survivre psychiquement. Ce présent, cet avenir n’est pas envisageable sans dommage grave pour la mère et fatalement, pour l’enfant. Quand la société a les moyens de faire en sorte d'éviter ces situations, ou que la décision soit prise très tôt, aucune autorité, qu’elle soit religieuse, politique, familiale ou sociale, ne peut juger de cette possibilité ou de cette impossibilité, réalité vécue par la femme. Au contraire, il est criminel de placer ainsi les femmes en difficulté, jusqu’à avoir recours à des pratiques d’un autre âge dans des situations dramatiques. Tout comme un avortement forcé serait une atteinte grave à la liberté et au bien-être psychique de la femme, une maternité forcée est d'une grande violence.

L’avortement n’est jamais une solution de facilité, ce n’est pas un choix confortable. Et quand bien même il le serait dans de rares cas, ce ne serait certainement pas une bonne raison pour l’interdire à toutes au vu des enjeux qui entourent les conditions de la naissance et la vie d’un être humain, indissociables de la réalité vécue par sa famille. Pourquoi la maternité à tout prix, y compris dans la plus grande des souffrances, quand elle peut être un bonheur ?

Comme le soulignent trois chercheuses de l'Université du Chili dans un document très réfléchi intitulé Avortement au Chili : le prix du choix (publié contre l'avis de certains membres du comité éditorial), l'avortement a été un moyen de contrôle des naissances beaucoup plus pratiqué et accepté avant. Avant que n'arrivent le préservatif et la pilule, induisant une sexualité détachée de sa fonction reproductive. Alors, la maternité à tout prix : défense de la vie ou morale sexuelle ? Rappelons que dans le Code pénal chilien l'avortement figure parmi les délits « contre l'ordre familial », et non « contre la vie ». « Ce que l'on protège, c'est une institution sociale, et non un individu », écrivent-elles.

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Couverture du livre El derecho a decidir. El aborto en Chile y el mundo, 2009, où a été publié le texte « Avortement au Chili : le prix du choix ».

 

Un droit de l'homme à conquérir... et à conserver

Pour toutes les raisons et dans les conditions évoquées au cours de ces trois articles sur le sujet, le droit à l’avortement n’est pas un permis de tuer, il devrait être considéré comme un droit de cette étrange espèce : un droit de l’homme... de la femme. On pourrait d'ailleurs s'étendre ici sur la question du genre et de ce qu'on attend de l'homme et de la femme dans la société chilienne, sur le fait que le coût de la maternité soit supporté uniquement par les femmes qui paient leur assurance santé le triple des hommes, de ce que serait ce débat sur le droit à l'avortement si les hommes tombaient enceints. Toutes ces questions sont liées.

En France, alors que le droit à l'IVG a été institué sous l’action de Simone Veil en 1975, les difficultés effectives actuelles d’accès aux centres le pratiquant représentent une atteinte de fait à ce droit. Les conditions matérielles ne permettent pas de le faire respecter pleinement. Comme le montre également l'histoire de l'IMG au Chili, un droit n’est pas définitivement acquis. Les mêmes débats ont eu lieu, ont lieu ou auront lieu ailleurs, ici comme ailleurs, et il n'est pas impossible qu'ils aient lieu plusieurs fois. 

 


Références

Statistiques, dans l'ordre de citation

– SERNAM, « Ministra Schmidt lanza Campaña Mujer y Maternidad », 21 décembre 2011, quelques statistiques sur l'avortement et les grossesses chez les adolescentes (en espagnol).

– Juan Pablo FIGUEROA, « Chile, un país abortero », Ciper Chile, 4 avril 2008 (en espagnol).

– GUTTMACHER INSTITUTE, Communiqué sur l'étude de Koch et al., mai 2012 (en espagnol, disponible également en anglais). 

– GUTTMACHER INSTITUTE, Taux d'avortement dans le monde en 2008 (passer la souris sur la carte pour que les taux s'affichent).

– GUTTMACHER INSTITUTE, Nancy J. MURRAY et al., « Gender Differences in Factors Influencing First Intercourse Among Urban Students in Chile », étude sur les premiers rapports sexuels au Chili, septembre 1998 (en anglais).

– Ministère chilien de la Santé, Statistiques sur les grossesses chez les adolescentes, 2009 (en espagnol).

– Enrique DONOSO, « Mortalidad materna en Chile, 2000-2004 »Revista chilena de obstetricia y ginecología (en espagnol). 

Autres références

– « Historia del aborto terapeútico en Chile », sur le site Aborto información segura, octobre 2010 (en espagnol).

– Inbal LANDAU, « Des bébés qui vont à l’école avec leur maman », Courrier international, 7 janvier 2011 (en français).

– AFP, « La píldora del día después, una asignatura pendiente en Chile », Terra, 29 mai 2012 (en espagnol).

– Gabriela CAÑAS, « La vida de ellas. El estudio de la OMS y el Instituto Guttmacher coloca en una disyuntiva a los antiabortistas », El País, 19 janvier 2012 (en espagnol). 

– Site de l'assemblée féministe d'Iquique (en espagnol).

– Marianne GONZÁLEZ LE SAUX, Carolina IBÁÑEZ KOLLMANN y Alia TRABUCCO ZERÁN, « Aborto en Chile : el precio de eligir », revista Talion, Universidad de Chile, 2006 (en espagnol).

– Juan Pablo FIGUEROA, « Mujer presa por aborto: “Del hospital me trajeron a la cárcel” », 4 avril 2008 (en espagnol).

– Christian LEAL, « ONG médica holandesa "empapela" Concepción con instrucciones para abortar », Radio Bío-Bío, 6 juin 2012 (en espagnol).

– Site de Mujeres sobre las olas (en anglais, espagnol, français, néerlandais, polonais et portugais).

– FLACSO CHILE, « FLACSO presenta primera encuesta de opinión pública sobre aborto en Latinoamérica », 17 janvier 2011 (en espagnol).

– CUDS (Coordinadora universitaria por la diversidad sexual), « 42 frases típicas en contra del aborto », Disidencia Sexual, cámara de Wincy y actuación de Irina La Loca, 9 juin 2012. 

– Carolina ALIAGA, « "Bajan" video de “las 42 frases típicas en contra del aborto” », Publimetro, 24 juin 2012 (en espagnol).

– Gabriela ULLOA, « "Mi cuerpo es mío" : escritora dedica carta a Ena von Baer tras polémica por aborto terapéutico », Radio Bío-Bío, 14 mars 2012 (en espagnol).