aborto_paredes

Les murs de Concepción sont les témoins des réactions que suscite la question de l'avortement, 2012. « Avortement. Information sûre »
« Moi je lui fais ça à l'avortement. Et toi ? Respecte la vie »

Le Chili est donc toujours en contradiction avec l’engagement pris à la 4e conférence internationale de la femme, organisée à Pékin en 2006 par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW en anglais), pour légaliser l’avortement.

Dans ce pays où même l’interruption médicale de grossesse (IMG) est l’objet d’attaques, les positions sont évidemment extrêmes, et il est difficile au débat sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) de trouver une place dans la société chilienne. Ceux qui défendent l’IMG s’empressent de dire qu’ils sont contre l’IVG, et les commentateurs ne cessent de répéter que le débat sur l’IMG est très délicat...

Il est vrai que les sujets touchant aux questions de vie et de mort sont périlleux, que la réflexion sur l’avortement est toujours imparfaite, le savoir toujours sujet à caution. Il est difficile de (dé)mêler considérations scientifiques, morales, psychologiques, sociales, économiques. De traiter de la même manière des circonstances exceptionnelles et communes... De s’exprimer sur un domaine au croisement du public et du privé. On est tenté de se réclamer d’une intime conviction qui se passerait de réflexion, ou au contraire d’appeler au secours de son sentiment de multiples arguments dont on se demande s'ils sont bien indispensables, et s'ils ne font pas perdre du poids à ceux qui pèsent le plus lourd.

Ce qui est sûr, c'est qu'il vaut toujours mieux savoir ce que l’on défend, et surtout pourquoi on le défend. Le fait de se retrouver témoin de ce type de débats nous y engage.

Pour donner une idée du climat au Chili, allons voir du côté de ceux qui défendent jusqu’à l’absurde ce qu’ils nomment – d’une formule à laquelle personne ne s’oppose a priori – le « droit à la vie ».

L’Église, grand adversaire du droit à l’avortement

C’est l’Église catholique qui, sous Pinochet, a demandé à ce que l’IMG soit rendue illégale, alors qu'elle était autorisée depuis 1931. Elle est l’un des acteurs les plus influents de la sphère politique au Chili.

L’extrémisme de sa position s’est illustré dans un exemple récent célèbre. En 2009, au Brésil, une fillette de 9 ans, victime de viols répétés par son beau-père, était enceinte de jumeaux. Elle a subi un avortement. L’archevêque de Recife a pris la décision d’excommunier le médecin et la mère de la petite fille. Pas le violeur. Une décision soutenue à Rome : « L’Église a toujours défendu la vie et doit continuer à le faire, sans s’adapter aux humeurs de l'époque. »

Faut-il être totalement insensible aux risques encourus par cette petite fille, aux dégâts psychologiques extrêmes d’un viol pour penser que l’interruption d’une grossesse dans des circonstances aussi dramatiques soit plus criminelle que le viol qui en est à l’origine. À cet égard, il faut croire que pour l’Église – comme pour l’Opus Dei, très puissant au Chili –, une vie potentielle a plus de poids, de légitimité, de droits qu’une personne. 

Rappelons à cette occasion à ceux qui il y a peu encore en France confondaient chrétienté et civilisation qu'en Arabie Saoudite, où l’islam n’est pas le plus tendre, l’avortement est autorisé pour sauver la vie de la mère, et pour préserver sa santé physique ou mentale.

Certaines personnes se réclamant de la religion catholique ont une tout autre manière de considérer cette question, comme l’organisation internationale « Católicas por el derecho a decidir » (Catholiques pour le droit de choisir), qui préféreraient voir le Vatican se montrer plus ferme envers les prêtres pédophiles, plutôt que de condamner les femmes qui ont recours à l'IVG. Reste à connaître les raisons de la position défendue. S’il faut trouver dans les propos d’un livre plus que dans sa propre réflexion la vérité, fût-elle celle de saint Thomas d’Aquin, n’y a-t-il pas là la manifestation d’une forme d’irresponsabilité ?

La logique poussée à l'extrême de ceux qui prétendent défendre, à travers leur opposition au droit à l'avortement, le droit à la vie, se trouve également parmi les politiques. Elle y paraît plus absurde encore.

Valpo_rosarios
Inscription murale à Valparaíso
« Ne mettez pas vos rosaires dans nos ovaires ! », 2008, photo Pascale

Irresponsabilité politique

Le ministre secrétaire général de la présidence, Cristián Larroulet, soutient la décision d’interdire l’IMG au nom du droit à la vie. Il ne serait pas question « que » de la décision de la femme enceinte ou du « père », mais du droit à la vie d’un nouvel être humain.

La question pourrait être celle qui n’a pas fini d’occuper médecins, juristes et philosophes : de quand dater le début de la vie, et pourquoi ? En France, le délai pour l’IVG est fixé à 14 semaines, échéance avant laquelle le système nerveux n’est pas opérationnel. Un état équivalent à celui qui touche les personnes en état de mort cérébrale. L’embryon (puis le foetus à 8 semaines), n’est pas considéré comme vivant, mais comme un être vivant « en devenir ». C’est une vie potentielle. Au Royaume-Uni, la limite est fixée à 24 semaines (6 mois), date à laquelle le foetus est viable. 

Dans le cadre du débat sur l’IMG, la question est surtout de savoir, quand on défend le droit à la vie, de quelle vie on parle.

Quand à l’instar de certains croyants, les politiques préfèrent un « Que ta volonté soit faite », un « incha’Allah » (si Dieu le veut) à la prise de position, leur manque de responsabilité concernant l’IMG éclate.

À partir du moment où l’on a accepté la médecine, on ne peut pas rejeter la possibilité de faire un choix qui consiste à faire en sorte de sauver la mère ou l’enfant plutôt que de risquer de perdre les deux. Quand on défend des valeurs humanistes, on peut difficilement accepter sans aucune remise en question de préparer une vie de souffrance, aussi brève soit-elle. On accepte de lutter contre le « destin ». Certains politiques relaient parfaitement cette non-position, pour le moins paradoxale quand on fait de l’ingérence dans la vie de la cité son activité principale. 

Une « neutralité » et un abandon criminels

Protéger le droit à la vie, pour le gouvernement de Sebastián Piñera, c’est se réfugier derrière une neutralité criminelle. 

Prenons le cas d’une femme qui n’aurait pas pu subir une IMG dans le cas d’une difformité grave du foetus ou d’une maladie incurable. La voilà d’abord tenue de vivre sa grossesse comme n’importe quelle femme enceinte attendant la naissance de son enfant comme une perspective heureuse. Sauf qu’elle ne peut rien projeter de positif, rien vivre de l’habituel quotidien de la grossesse, la préparation de la chambre, l’achat de vêtements, mais supporter les tapotements de ventre et les demandes de nouvelles du bébé, en n’attendant rien d'autre que la souffrance et la mort. Où se trouve l’amour de la vie dans cette souffrance imposée, où se trouve l'amour du prochain ?

Certaines femmes peuvent, du fait de cette loi, être tenues de porter en elles un foetus non viable, un embryon qui est le fruit d’un viol ou qui risquera de causer leur mort. Imaginons que la société chilienne – dont le système de santé est déjà très privatisé et où l’accès aux soins est un luxe que tout le monde ne peut pas se permettre – prenne en charge le suivi psychologique dont auraient besoin les femmes concernées, leurs compagnons, leurs enfants, qui vivent avec cette aberration, cette épée de Damoclès, verraient cet enfant souffrir, et peut-être mourir. Imaginons que cette société cotise solidairement pour payer les soins intensifs et continus dont auraient besoin ces enfants gravement malades. Quand bien même elle prendrait en charge le coût économique de ce refus de l’IMG, elle ne saurait apaiser la souffrance psychologique et physique de toutes les personnes concernées. Cette « vie » dont il est fait l'éloge paraît alors éminemment abstraite rapportée à la réalité de la souffrance vécue. 


Références

– Solange GARRIDO, « Ministro Larroulet: “El Senado ha tomado la decisión correcta al defender el derecho a la vida” », radio Bío-Bío, 4 avril 2012 (en espagnol).

– Erasmo TAURAN, « Testimonio por aborto terapéutico: “Es una tortura llevar en tu vientre un hijo que no va a vivir” », radio Bío-Bío, 13 mars 2012 (en espagnol).

– Mijaíla BRKOVIC L. y Vanessa VARGAS R., « Aborto en Chile: Mujeres tienen prohibido decidir », El Ciudadano nº 95, segunda quincena enero 2011 (en espagnol).

– Sarah NAVARRO, Nicolas MAS et Damien LAURENT, Embryon, foetus et société (réflexions sur l'embryon et le foetus du point de vue de la religion, du droit et de la médecine), CHU de Montpellier, Institut de formation de manipulateurs en électroradiologie médicale, 2005-2008, portail de l’INRIA (en français).

– Nations unies« Observations finales du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes : Chili », CEDAW 2006, 25 août 2006 (en français).

– Nathalie JAMMET et Gwennoline JUHEL, Le Chili et ses femmes, un jaguar à l’allure de dinosaure, portail de l’INRIA, université de Nantes, 12 décembre 2011 (en français).

– « Comparatif : le droit à l’avortement dans les états membres », Touteleurope.eu (en français).