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Cavalier au pied d'un restaurant d'Hanga Roa

Vous voilà donc convaincu-e que les premiers habitants de Rapa Nui ne sont pas américains, mais bien océaniens (voir article du 28 novembre 2011), ce que ne dément ni le climat – agréable même en ce mois de mai, période pluvieuse de l’année responsable des promotions sur les billets d’avion –, ni le folklore qui a accompagné votre arrivée (voir article du 24 novembre 2011).

Dans le village d’Hanga Roa – le seul lieu de l’île assez habité pour y trouver de quoi manger, quoique le prix des denrées incite à atterrir muni-e de son garde-manger –, un doute vous assaille à la vue des jeunes gens qui garent leurs chevaux au pied des baraques… à empanadas (doute qui ne vous empêche pas de goûter celles au thon, c’est la spécialité).

Cet exotisme teinté de familiarité (rien de plus chilien que l’empanada, sinon le mote con huesillo, voir article du 5 novembre 2011) rappelle le statut de l’île : annexée par le Chili en 1888, elle est devenue un territoire spécial rattaché à la Ve région, celle de Valparaíso, tout en étant régie par les dispositions concernant les territoires frontaliers. Un mélange de Polynésie et d’Amérique, qui disparaît pourtant très vite au contact de la culture rapanuie.

Te Pito o te Henua

Si l’île conserve donc toujours quelques mystères, celui de son identité est très clair : elle est polynésienne, n’en déplaise aux mangeurs d’empanadas. Ici, on parle l’espagnol et le vananga rapanui, de la famille des langues austronésiennes. Si le rapanui a été interdit à l'école jusqu'en 1975, son enseignement est aujourd'hui valorisé, rendant leur langue à la majorité des habitants de l'île. La plupart du temps, on vous saluera d’un « iorana » et vous remerciera d’un « maururu ».

D’ailleurs, « Rapa Nui » aurait été un nom donné par des marins tahitiens. En langue autochtone, vous voilà parti-e à la découverte de Te Pito o te Henua, le nombril du monde. Il est même un site sur l’île pour vous indiquer l’emplacement exact du nombril du nombril du monde. Il se trouve à l’est de la plage d’Anakena, sur l’ahu Te Pito Kura, où se trouve par ailleurs le plus grand moai jamais érigé (près de 10 mètres), depuis écroulé.

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Te Pito o te Henua, photo A. Magot

Les tablettes de rongo-rongo

Le rapanui a été retranscrit tardivement, sous forme de « kohau rongo rongo » (voir article du 28 mai 2011). Parmi les souvenirs vendus sur l’île, on trouve des répliques (hors de prix) de ces tablettes de rongo-rongo (grand message), la « mystérieuse » écriture de l’île de Pâques. En réalité, il s’agirait plutôt d’une sorte de retranscription phonétique, sous forme de rébus, d’un rapanui ancien. Personne n’a pu réellement en percer le sens, dans la mesure les initiés ont disparu en 1862, quand ils ont été faits esclaves avec d’autres par le Pérou, leur disparition brisant la chaîne de transmission du savoir.

Une vie sur la peau

La vie des Rapanuis s’écrivait aussi sur leur peau au rythme des étapes de l’existence, à l’aide de tatouages (comme ceux décrits par l’ethnologue suédois Hjalmar Stolpe à la fin du XIXe siècle) et en fonction de leur place dans la société et de leur expérience. Les Rapanuis utilisaient également des pigments pour colorer leur corps, principalement la kie’a, minéral rouge mélangé à du sang ou du suc de canne à sucre.

Aujourd’hui ils font partie du folklore offert à l’oisiveté du touriste. Vous vous souvenez du tract remis à l’aéroport par la Vahiné ? Ne manquez le spectacle de danse rapanuie, où les hommes à la fesse dénudée feront état de leur combativité au cours d’un haka un peu plus sexy que celui des All Blacks (même s’il s’accompagne toujours de borborygmes guerriers), tandis que les femmes ondoieront des bras, tout sourire. Eux aussi affichent quelques dessins sur leur peau.

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Danse rapanuie sous les projecteurs

Le troisième sexe : le raerae

De la culture polynésienne on trouve bien d’autres traces, comme le statut de « raerae » (prononcer « réré »), nom plus récent du « mahu » – mieux connu à Tahiti –, cet homme élevé comme une femme. De cette tradition, on connaît mal l’origine. On en croise quelques-uns, plus ou moins efféminés, plus ou moins travestis, dans les boutiques ou les restaurants de l’île.

Peu d’écrits historiques renseignent sur ce troisième sexe. On comprend vite pourquoi à la lecture des quelques lignes qui lui sont par exemple consacrées dans le Journal de James Morrison, second maître à bord de la « Bounty » (1792) :

« En plus des classes et sociétés déjà décrites ils ont [à Tahiti] une catégorie d’hommes appelés mahu. Ces hommes sont sous certains égards comme les eunuques des Indes, sans être toutefois castrés. Ils n’habitent jamais avec des femmes mais vivent comme elles, ils s’épilent la barbe et s’habillent comme des femmes, dansent et chantent avec elles et ont une voix efféminée; ils sont généralement experts dans l’art de faire des nattes, dans la peinture des tissus et en général tous les travaux de femmes. Sous ce rapport ce sont des amis très estimés ; l’on raconte, sans que j’aie jamais pu le vérifier, qu’ils ont des rapports avec les hommes tout comme les femmes. Toutefois je n’irai pas jusqu’à l’affirmer car je n’ai jamais rencontré personne à qui cette perspective ne fût odieuse. »

On ira chercher ailleurs que sous la plume de ce mutin plus de curiosité sociologique, comme des leçons de tolérance…

La culture rapanuie pour tous

L’île est jalonnée de sites archéologiques, sous formes d’ahu (les sites sacrés sur lesquels trônent les moais), de cavernes ornées de dessins et de rochers sculptés de pétroglyphes, vous n’y manquez donc pas d’activité. Les boulimiques assistent, pour baigner dans le typique, au festival traditionnel Tapati Rapa Nui du mois de février.

En dehors de cette période, vous complétez modestement la visite de l’île par celle du musée anthropologique Père-Sebastian-Englert, découvrez à Hanga Roa le cimetière, qui date de 1951, aux tombes chrétiennes et « polynésiennes », et profitez d’un décor quasi vierge de touristes (désir paradoxal et néanmoins partagé des touristes). Sur l’île de Pâques, ça vaut son pesant de moais.

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Cimetière d'Hanga Roa

En pleine découverte des us et coutumes rapanuies, vous ne manquez pas la projection du fameux film de Kevin Reynolds, Rapa Nui, produit par Kevin Costner et tourné sur l’île, pour laquelle il fut une manne.

À l’affiche depuis plus de 10 ans, il est donné trois fois par semaine dans un restaurant dont on tire l’écran comme pour une soirée diapos. Si ses qualités cinématographiques et scénaristiques, tout comme le jeu des acteurs, ne sont pas à la hauteur de vos attentes (en aviez-vous vraiment ?) vous bénéficiez néanmoins d'un bel aperçu des théories actuelles concernant la fabrication et le transport des moais, la déforestation, ainsi que la lutte entre Grandes et Petites Oreilles et le culte de l’homme-oiseau.

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Rapa Nui, à l'affiche pour longtemps à Hanga Roa

L'histoire de l'île, relativement récente puisque c’est l’un des derniers sites habités par l’être humain, est décidément riche d’une culture dont vous avez tout à apprendre. Empanada à part, bien sûr.


Références

– Sophie CAMPET, Rencontre du « troisième sexe », le cas du raerae tahitien, mémoire de DEA, Françoise Douaire-Marsaudo, Université de Provence – Aix-Marseille 1, UFR civilisations et humanités, département d’ethnologie, septembre 2002, 124 p. (en français).

– James MORRISON, Journal de James Morrison, second maître à bord de la « Bounty » (1792, trad. Bertrand Jaunez, Paris : Musée de l’Homme, 1966), 204 p. 

– Musée anthropologique Père-Sebastian-Englert, Guide culture rapa nui, éd. Museum Store [sans date], 51 p. (dans un français perfectible), disponible au musée (site en espagnol).