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Vous connaissiez le Pablo Neruda poète détenteur du prix Nobel de littérature, peut-être le diplomate. Découvrez-le entasseur compulsif heureux, bon vivant accueillant et décorateur hors pair ! Loin de l’atmosphère pluvieuse de la Temuco de son enfance, décrite dans son autobiographie Confieso que he vivido (J’avoue que j’ai vécu – « la grande pluie australe qui tombe du pôle comme une cataracte »), il a choisi le soleil de la région métropolitaine.

Sur un périmètre relativement réduit, trois maisons, en partie conçues et surtout aménagées et décorées par le poète, se prêtent à de savoureuses visites. Certes ladite décoration a subi depuis quelques retouches pour des raisons spécifiques à chacune des maisons, mais à Santiago et à Valparaíso comme à Isla Negra, elles valent le tour ou le détour.

Fasciné par la mer, qu’il appréciait surtout depuis la terre ferme, Pablo Neruda s’est efforcé de donner à chacune de ses demeures une atmosphère propre au navire, préférant les arrondis à l’anguleux, le plancher craquant à la pierre. En revanche, il a délaissé les hublots à la vision rétrécie pour de grandes baies vitrées qui portent le regard vers un horizon lointain.

Auteur à vingt ans de Veinte poemas de amor y una canción desesperada (Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée), il a affiché dans chaque bureau, à côté de cartes du monde, des photos de ses maîtres en littérature : Walt Whitman, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud…

Les images de l’intérieur des maisons étant jalousement gardées (ce qui favorise sans doute la vente de cartes postales par la fondation Pablo-Neruda, gérante des lieux…), il est possible de ramener des photos prises depuis l’extérieur ou des photos de l’extérieur prises depuis l’intérieur, à travers les fenêtres. La décoration et les objets restent donc ici invisibles, mais valent assurément le coup d’œil !

La Chascona

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La maison de Santiago se trouve dans le quartier Bellavista, au pied du cerro San Cristobal. Elle doit son nom d’« ébouriffée » (chascona) à Matilde Urrutia, amante de Pablo Neruda à une époque où il était encore marié. Il a fait construire la maison pour elle en 1953, et l’y a rejointe officiellement deux ans plus tard.

Maison du secret (elle réserve à ce titre une surprise qui ravira votre âme d’enfant), elle est plutôt d’allure discrète voire terne depuis la rue – si l’on excepte ses grilles forgées en forme de chevelure ou du P de Pablo et du M de Matilde enchevêtrés. À l’intérieur, en revanche, elle donne sur un jardin luxuriant, traversé à l’époque par une petite rivière et orné d’une fontaine aménagée.

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Charmante à souhait et refuge de Matilde, c’est la maison-bateau par excellence, où l’on navigue presque de cabine en cabine, mais aussi de navire en navire. À l’écart se trouvent le bar, récurrent d’une maison à l’autre et occupant un bâtiment à part entière (ce qui n’empêche pas la présence d’un comptoir dans le salon, on n’est jamais trop prudent). S’y côtoient du mobilier et des objets conçus par le designer Fornasetti, des tableaux de maître offerts à l’ami, des verres de couleur – puisque l’eau y est tellement meilleure...

La compagnie et le divertissement de ses invités étaient des éléments phares de la vie telle que la concevait Neruda. Outre les bars prévus à cet effet, on retrouve par exemple, à La Chascona comme à Isla Negra, les chaussures démesurées qui servaient autrefois d’enseigne au cordonnier, et qui paraissaient si disproportionnées à l’enfant. Comme il le disait lui-même, il aimait s’entourer de ses « jouets ».

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Lors du coup d’État de Pinochet, le 11 septembre 1973, Pablo Neruda, atteint d’un cancer, est hospitalisé depuis quelque temps. Les militaires fouillent et saccagent le jour même la maison du communiste qui s’était présenté quatre ans plus tôt à l’élection présidentielle, avant de s’effacer en faveur de Salvador Allende.

Matilde Urrutia « profita » de la mort du poète douze jours plus tard pour faire venir le corps dans la maison, et permettre ainsi à chacun de témoigner du résultat de cette visite ravageuse. Fidèle à La Chascona, elle y vécut jusqu’à sa mort.

chascona_escaliers

Ma maison, ta maison, ton sommeil dans mes yeux, ton sang qui suit le chemin du corps endormi
comme une colombe aux ailes fermées qui poursuit son vol, immobile,
et le temps reçoit sans sa coupe ton sommeil et le mien en cette maison née à peine de mains éveillées.

Pablo Neruda, « La Chascona », Mémorial de l’île Noire (trad. Claude Couffon), Paris : Gallimard, coll. « NRF Poésie », 2004, page 300.

En attendant l’heure de votre visite, vous pouvez profiter d’une terrasse très agréable, construite en hauteur, autour d’un arbre... au soleil quand il y en a (chaque maison propose un service de restauration).


Référence

L'histoire des trois maisons, des photos et les informations pratiques sont consultables sur le site de la fondation Pablo-Neruda (en anglais, espagnol, allemand et italien).