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Installation devant une maison de Valparaíso
(« Éteins la télé » et « Vis ta vie »)

Ça pourrait passer pour une bonne nouvelle dans un pays où le car (au Chili on dit « bus ») est un moyen de transport privilégié : la plupart diffusent des films pour égayer votre voyage, qui peut aller chercher dans les 20h pour un trajet Santiago – San Pedro de Atacama, par exemple. Certains vont jusqu’à en passer trois d’affilée en 6h (Concepción – Santiago), quand d’autres font totalement l’impasse dessus (alors que le matériel est disponible).

Un bon point pour le cinéma au Chili : les films sont généralement projetés en version originale sous-titrée en espagnol. Un bémol pour le bus, où vous aurez quelquefois une version doublée, éventuellement sous-titrée en espagnol pour les sourds et malentendants. Cette redondance est bienvenue pour ceux qui auraient oublié leur casque, puisque si vous avez une prise au-dessus de la tête, le casque n’est pas fourni. Ce qui ne vous épargnera pas forcément la bande-son du film, quelquefois à un volume réduit, c’est-à-dire inaudible pour celui que ça intéresse, mais inoubliable pour celui qui s’en passerait bien. Dans les véhicules de certaines compagnies (dont Eme Bus), vous disposez d’un casque individuel, ce qui vous évite de subir ce type de désagrément et de devoir amener vos propres écouteurs.

Le film de bus est donc une bonne nouvelle quand vous avez la chance (et autant dire la surprise) de tomber sur Gattaca (Bienvenue à Gattaca, 1997) d’Andrew Niccol, dont on se demande si le choix n’est pas l’œuvre de l’unique assistant cinéphile de tout le Chili, ou sur les corrects The Pursuit of Happyness (À la recherche du bonheur, 2006) de Gabriele Muccino et Le concert de Radu Mihaileanu (2009).

Ne vous emballez pas, la plupart du temps la « sélection » semble tout droit sortie du catalogue des DVD les moins chers de films jamais sortis en salle, ou du moins suscitant si peu d’intérêt qu’il est impossible d’en retrouver un élément qui permettrait de les identifier (vous pourrez bien reconnaître Jennifer Aniston, mais cet indice ne saurait suffire...).

Si le choix semble libéré de toute tentation cinéphilique, il est également perpétré sans une once de discrimination sur le genre du film. Ainsi des enfants quitteront leur lecture tranquille de Condorito (là je fantasme parce qu’en un an j’ai dû voir deux Chiliens lire un livre en public, et jamais personne un Condorito) quand leur regard sera capté par un thriller (Across the Hall d’Alex Merkin, 2009) ou une scène d’automutilation (127 Hours – 127 heures – de Danny Boyle, 2010). Pourquoi interdire le frisson de la vision d’une automutilation aux moins de 12 ans, ne se sera pas demandé l’assistant.

D’où la fortune de l’expression fameuse et ambiguë « c’est un bon film de bus ».

Une pensée pour l’ami Pepito, qui connaît bien le sujet.